jeudi 1 avril 2010
LIVRES:LES ANNEES DE PERSECUTION 1933-1939/LES ANNEES D'EXTERMINATION 1939-1945 PAR SAUL FRIEDLÄNDER

par Jérôme SEGAL
En l’espace de dix ans, Saul Friedländer est parvenu à publier une histoire complète, "intégrée" selon la traduction allemande du titre, des persécutions commises par les nazis contre les Juifs. Alors que le premier volume, paru en 1997, était consacré aux "années de persécution" (1933-1939), le second, paru l’an dernier aux États-Unis et cette année en France, concerne les années d’extermination, de 1939 à 1945.(Commentaire extrait de L'Europe et l'identité juive face aux ''années d'extermination'' à lire en fin d'article)
Préambule:
par Chantal Serrière
Saul Friedländer, en introduction à sa quête concernant l’installation du nazisme dans l’Allemagne des années 30, se servira de la métaphore de l’incendie de forêt. Pour que le feu se répande et ravage tout sur son passage, il faut que les lieux soient propices à l’embrasement général. Il faut des broussailles, de la sécheresse, de l’inattention… Bref, c’est tout l’environnement qui participe du désastre. On se demande alors, si ces jeunes écrivains sont conscients des broussailles de leurs propres forêts. Mais restons-en là.
Saul Friedländer, devant le public, est d’emblée un immense conteur à la voix calme, assurée et claire, sans aucune recherche d’effets en direction de l’auditoire. Sa parole simple éclaire l’histoire qu’il connaît bien. Car Saul Friedländer est d’abord un chercheur, infatigable et unanimement respecté. Chaque phrase de son discours est étayée par sa recherche. Recours aux nombreux documents écrits laissés par les bourreaux, lettre de Pie XII, invitant l’orchestre de Berlin à venir jouer Parsifal dans ses appartements, journaux intimes des victimes, faits attestés… Saul Friedländer, enfin, est un témoin. Un des derniers témoins, puisque cette génération avance en âge.
La légitimité du témoignage tient ainsi un grand rôle dans la réflexion de l’historien. “Je sais que je suis partie prenante, dans ce travail, affirme-t-il, mais parce que je le sais, je peux prendre de la distance, en tenir compte. Il est possible de faire cela”.
Alors les partis-pris s’effacent.
Et Saul Friedländer de parler avec précaution. Il connaît trop le déclenchement des incendies pour ne pas mesurer ses mots. Il parle du silence. Et curieusement, autour de nous, à ce moment, la résonance des cloches de la chrétienté s’est éteinte. Il évoque le silence de l’Eglise. Pas d’évêques pendant la guerre, pour dénoncer la déportation des Juifs. Il relève le silence des administrations. Pas de voix politiques officielles pour condamner la chasse aux populations juives. Il parle enfin du silence des associations juives elle-mêmes, promptes à l’époque à chercher à protéger naturellement ses membres intégrés dans la société, en ciblant l’autre, le Juif d’ailleurs, l’étranger, l’errant de toute éternité…

Les tabous tombent…
S’il est un ouvrage à posséder dans toute bibilothèque de l’honnête homme contemporain, un livre à ouvrir avec nos enfants et petits-enfants pour transmettre la mémoire d’une “période inassimilée et inassimilable”, afin de préserver l’avenir, s’il est possible, d’un retour à la barbarie, c’est bien cet ouvrage-là, le livre de Saul Friedländer: “Les Années de persécution-Les années d’extermination- L’Allemagne nazie et les Juifs.Volume 1 & 2”
Nourri de documents souvent inédits, de témoignages des bourreaux, des victimes ou de simples individus, ces deux ouvrages étudies la radicalisation de la politique nazie envers les Juifs du Reich, puis d'autres pays, en tenant compte de l'environnement national et international.
Commentaire extrait de:http://chantalserriere.blog.lemonde.fr/2008/03/23/la-parole-lumineuse-du-temoin-legitime-saul-friedlander-dans-lallemagne-nazie-et-les-juifs/
UN MOT SUR L'AUTEUR:
Né sous le prénom de Pavel d'une famille juive parlant allemand, il a grandi en France. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ses parents l'ont caché dans un orphelinat catholique, non loin de la frontière suisse, espérant eux-mêmes trouver refuge dans ce pays neutre ; mais les douaniers suisses les ont refoulés, car à ce moment-là (en 1942) la Suisse n'acceptait les réfugiés juifs que s'il s'agissait de familles avec des enfants en bas âge ou de femmes enceintes ; ayant laissé Pavel derrière eux, les parents Friedländer ne correspondaient pas aux critères d'admission et ils ont été renvoyés en France, puis déportés.
Dès les années 1980, il est devenu un militant de la cause pacifiste et soutient depuis lors le mouvement La paix maintenant. Il est professeur d'histoire à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA) et à l'université de Tel-Aviv.
Lire son histoire complète dans la catégorie PORTRAIT sur:
http://portier.canalblog.com/archives/portrait/index.html
EXTRAITS:
Quatrième de couverture
Ce premier volume de L'Allemagne nazie et les Juifs décrit l'arrière-plan de l'extermination des Juifs. Tout en réaffirmant l'obsession de l'«antisémitisme rédempteur» chez Hitler et l'importance de l'idéologie antisémite des nazis, Saul Friedländer retrace les pressions du Parti, le rôle de la bureaucratie d'État, le comportement des élites économiques, intellectuelles et religieuses, les réactions des gouvernements étrangers et l'attitude de la population allemande, laquelle n'était pas nécessairement à l'unisson de la politique officielle. Fondé sur une très riche documentation, cet ouvrage montre que, sous une apparente confusion, la politique nazie envers les Juifs du Reich, puis des autres pays, se radicalise sans relâche. Et que, sans qu'il y ait de plan ni de but ultime clairs, les années de persécution auguraient déjà du pire, en cas de guerre.
« Le 13 février 1943, Louise (Jacobson, 17 ans) partit pour Auschwitz avec 1 000 autres juifs français. Une amie qui a survécu, une ingénieure chimiste, était à la sélection avec elle (à l'arrivée) . "Dis chimiste", avait soufflé Irma. Quand on lui demanda sa profession, elle répondit : "Etudiante". Elle fut envoyée à gauche, en direction de la chambre à gaz. »
Ces deux moments, placés par Saul Friedländer à cinq pages de distance, et foudroyants dans leur brièveté, illustrent la méthode et la manière de l'historien : les mises en regard et les va-et-vient entre les notations à caractère général et les éléments de fait les plus particuliers relatés dans des termes d'une précision parfois millimétrique. Il s'ensuit, dans la progression du récit et le cheminement de la démonstration, un effet de réel et une impression d'originalité également puissants. Cette démarche, déjà mise en oeuvre par l'historien israélien dans l'ouvrage auquel fait suite « Les années d'extermination », trouve ici à se déployer plus complètement. D'une part, parce que le déclenchement de la guerre et les succès militaires allemands créent une situation nouvelle pour les juifs, dont la persécution, engagée dès 1933, du jour où vinrent l'idée puis la décision d'inscrire dans la loi qui est réputé non-aryen, s'exacerbe jusqu'à conduire à l'extermination. D'autre part, du fait de l'extension à la plus grande partie de l'Europe, annexée, occupée ou vassalisée par l'Etat nazi, de la politique antijuive jusque-là cantonnée à l'intérieur des frontières allemandes de 1938. Là est sans doute l'apport le plus précieux du travail monumental de Saul Friedländer : montrer ce qu'il en est du sort des juifs, et des agissements de leurs bourreaux, à Berlin, Kiev, Varsovie, Budapest, Copenhague, Amsterdam, Paris, Rome, au ghetto de Lodz et dans la cité du Vatican, dans le camp de Belzec et dans celui de Drancy.
Journaux intimes. A cette description, qui convoque tous les points de vue dans une tentative d'histoire totale, concourent naturellement les archives publiques, les documents administratifs et les témoignages des protagonistes, rendus plus nombreux et plus accessibles par l'ouverture des fonds de l'ex-Union soviétique, mais aussi des lettres personnelles et surtout des journaux intimes rédigés par des victimes en tous lieux et dans tous les milieux, dont la masse était demeurée insuffisamment exploitée aux yeux de l'historien, alors que leur « fonction perturbatrice, écrit-il, est essentielle à la représentation historique de l'extermination de masse (...) et peut ébranler l'idée confortable que nous nous étions faite auparavant d'événements historiques extrêmes ».
Si diverse que soit la forme revêtue par l'anéantissement progressif des juifs d'Europe, et sa variation d'intensité selon les phases de la guerre (1940 et le début de 1941 paraissant marquer le pas, l'attaque contre la Russie en juin s'accompagnant d'une violente accélération avec les opérations mobiles de tuerie à grande échelle derrière la ligne de front de l'Est, et les premiers mécomptes, au printemps 1942, entraînant l'extermination de masse par le gaz), le fond des choses obéit à une idéologie unique dès l'origine du IIIe Reich : la menace « mortelle et active », précise Saul Friedländer, que constitue le juif, et qui conduit à l'éliminer par une opération « rédemptrice », l'humanité ne pouvant se sauver que par la disparition de cette « figure immonde » ; s'y ajoute l'instrumentalisation du juif malfaisant comme mythe mobilisateur pour un régime et une population engagés dans un effort de guerre et de domination inouï.
Aucune issue. Mais le délire antijuif propre à Hitler n'aurait sans doute pas été porté à une incandescence meurtrière fatale aux juifs d'Europe si les courants antilibéraux et anticommunistes n'avaient pas, depuis la fin du XIXe siècle et surtout la Grande Guerre, nourri et généralisé en Occident un antisémitisme ordinaire qui, rejoignant l'imprégnation traditionnelle de larges segments des Eglises chrétiennes, facilita l'entreprise nazie. Reste que, souligne l'auteur, l'indifférence, le silence, voire la complaisance, à de belles et très rares exceptions près, des institutions et des élites européennes civiles et religieuses, en particulier du Saint-Siège mais aussi en France, demeurent un sujet de stupéfaction. Au fond, rien, de 1933 à 1945, ne vint réellement s'opposer à la persécution puis à la destruction des juifs d'Europe, que personne, au plus tard dans le courant de 1943, ne pouvait complètement ignorer. Les juifs eux-mêmes, que la propagande nazie, et aussi une opinion générale assez répandue, décrivaient comme si puissants et influents, se révélèrent complètement démunis et vulnérables, et leurs tentatives pour atténuer les persécutions, au travers des conseils dans les ghettos- « avec une centaine de victimes, je sauve un millier de gens ; avec un millier, j'en sauve dix mille » , déclarait le chef du Judenrat de Vilna-, ou pour se révolter, à Varsovie, Treblinka ou Auschwitz, n'étaient plus que des sursauts de survie qui se retournèrent contre eux. La victoire de l'Allemagne aurait signé leur disparition complète, ses défaites l'accélérèrent, car les nazis, se déclarant convaincus que les juifs en étaient la cause, étaient de plus en plus pressés de terminer leur besogne. Dès 1940, il ne restait aux juifs aucune issue ; dès 1942, aucune illusion.
Car le plus saisissant, dans la démonstration de Saul Friedländer, tient à ce que Hitler, à l'égard des juifs, ne modifia jamais sa stratégie, même s'il s'autorisa des replis tactiques en fonction des circonstances : les actes extrêmes suivirent les pensées radicales, les paroles de mort, camouflées ou non, étaient la mort elle-même. C'est en quoi la réalité d'Auschwitz et de la Solution finale, si documentée et indéniable soit-elle, et sans doute parce qu'elle l'est, ne cesse pas de susciter l'incrédulité ; un sentiment qui ne doit pas être refoulé, nous dit l'auteur en connaissance de cause. Aussi sa reconstitution, d'une ampleur inégalée, de l'extermination d'environ 6 millions de juifs laisse-t-elle ouverte l'interrogation : comment est-ce arrivé, on le comprend mieux après la lecture de ce second volume de « L'Allemagne nazie et les juifs » ; mais pourquoi, oui, pourquoi ?
Les années de persécution 1933-1939 (Volume1)
Les années d'extermination 1939-1945 (Volume 2)
par Saul Friedländer Éditeur : Seuil, ParisCollection : L'Univers historique
ANALYSE:
L'Europe et l'identité juive face aux ''années d'extermination''

La raffle du vel d'hiv juillet 1942
par Jérôme SEGAL
En l’espace de dix ans, Saul Friedländer est parvenu à publier une histoire complète, "intégrée" selon la traduction allemande du titre, des persécutions commises par les nazis contre les Juifs. Alors que le premier volume, paru en 1997, était consacré aux "années de persécution" (1933-1939), le second, paru l’an dernier aux États-Unis et cette année en France, concerne les années d’extermination, de 1939 à 1945.

Cette œuvre peut raisonnablement être considérée comme relevant de l’histoire totale en raison non seulement de la diversité des sources utilisées, mais aussi de leur usage simultané dans une myriade de références classiquement placées en fin d’ouvrage pour ne pas nuire à la lecture. Il s’agit bien sûr de sources publiées et de documents d’archives, mais aussi de nombreux journaux intimes (de victimes, d’observateurs et de nazis), de correspondances privées, d’entretiens, de dépositions devant des tribunaux et autres témoignages directs ou indirects. L’épigraphe choisie par l’auteur témoigne d’une réflexion de fond sur les liens entre mémoire et histoire : au lieu de craindre la subjectivité du témoignage, sa partialité éventuelle, Friedländer en fait un usage qui, à l’aide de recoupements, d’interrogations et parfois même de questions laissées ouvertes, permet de "domestiquer ce sentiment initial d’incrédulité" tout en le respectant, exposant ainsi au lecteur la complexité du fait historique. L’analyse contextuelle qu’il opère, à partir d’une herméneutique des faits et des dires (dans l’interprétation, au demeurant assez classique, du vocabulaire utilisé par Eichmann dans la célèbre conférence de Wannsee) n’est pas sans rappeler la "Thick description" d’un Clifford Geertz en anthropologie. Parfois, ce sont les témoignages cités qui permettent de mieux comprendre l’importance des sources d’information à l’époque, et le développement de rumeurs, la naissance de l’anxiété ou d’espoirs, par exemple au moment de l’opération Barbarossa (rupture du pacte germano-soviétique) le 22 juin 1941 . Le résultat de cette approche méthodologique est plus que probant lorsque, par exemple, les propos d’un jeune diariste de 12 ans, illustrant les mesures anti-juives prises à Kielce, en Pologne, sont placés en contrepoint des journaux de soldats de la Wehrmacht pour qui Juifs et porcs sont synonymes .
La haine antijuive d’Hitler constitue le fil rouge de cet opus magnum. On comprend comment cette haine a pu être partagée au niveau des populations, en Allemagne et dans les pays conquis. Alors que le premier volume mettait à jour un antisémitisme hitlérien rédempteur, le Juif devient pour Hitler, à partir de l’automne 1939, une catégorie à part, une menace mortelle "active". Les Juifs se distinguent alors pour les nazis des autres groupes persécutés que constituent les malades mentaux, les Roms, les Slaves ou les homosexuels qui ne représentaient qu’un danger démographique. Suivant les images classiques de l’antisémitisme le plus grossier, "le" Juif est pour Hitler (et ce depuis Mein Kampf au moins) un conspirateur, un réel danger politique. Ce poncif était bien sûr déjà largement répandu au tout début du XXe siècle, par la diffusion par exemple du Protocole des sages de Sion (en 1905), mais il trouve ici un développement exceptionnel.
Dès l’introduction, Friedländer prend implicitement parti contre la thèse de l’unicité du génocide juif commis par les nazis, évitant autant que possible le terme "Shoah" même s’il est utilisé dans le titre de la troisième partie. Il s’intéresse à "l’extermination des Juifs" car celle-ci décrit "le génocide le plus prolongé et le plus systématique" . Rappelons ici que si l’auteur est juif et que sa famille a été plus que marquée par la guerre (ses deux parents ont été déportés après avoir été refoulés à la frontière suisse), il se dit lui même agnostique et évite logiquement le terme hébreu, eu égard, en premier lieu, à l’ensemble des Juifs victimes du génocide nazi pour qui, par exemple, le yiddish, le polonais ou l’allemand étaient plus souvent la langue véhiculaire .
Structuré en longs chapitres d’une centaine de pages selon un ordre chronologique, ce livre, dont personne ne contestera son statut de référence, aurait sans doute été plus facile à utiliser s’il avait pu bénéficier d’un découpage plus précis, avec des indications thématiques. L’index est également un peu décevant pour un ouvrage d’une telle ampleur (800 pages de texte). Ainsi, si l’extermination (non moins systématique) des Roms est parfois mentionnée, ni Rom ni Tzigane (le terme utilisé) n’y figurent. De même, pour le lecteur français qui cherchera par exemple les pages sur la Rafle du Vel d’Hiv , il ne sera d’aucun secours.
Mais venons-en aux thèses brillamment illustrées tout au long de ce livre. Friedländer en présente quatre mais on pourrait en ajouter une cinquième.
1 – Dans la lignée du premier tome, l’auteur montre comment la crise du libéralisme en Europe continentale permet de mieux comprendre la facilité avec laquelle l’idéologie nazie a pu se répandre en Allemagne mais aussi pénétrer les populations des pays conquis. Les Juifs apparaissent dans ce cadre, en vertu des préjugés antisémites régnants, comme les symboles de ce libéralisme, voire "de la forme révolutionnaire du socialisme" . C’est aussi une réflexion de nature économique qui détermine le sort réservé aux différentes populations juives. En Haute-Silésie, par exemple, les Juifs représentent une force de travail utile alors que dans d’autres zones, il est préférable, plus rentable, de se "débarrasser" d’eux (émigration au départ, extermination à partir de 1941/1942) pour jouir de leurs biens, à commencer par les habitations. Là encore, différents modus operandi sont mis en place : à Vienne , les Juifs sont évacués et regroupés dans des "maisons juives" avant d’être déportés à partir de février 1941 (7000 Juifs déportés en deux mois avant avril). À Munich, les Juifs sont contraints au printemps 1941 de se construire un bidonville en périphérie, à Milbertshofen, avant de connaître un sort analogue.
2 – Parallèlement, Friedländer s’intéresse pendant tout son exposé à la fonction mobilisatrice du Juif, vu comme un bouc émissaire plus que l’objet d’une "passion antijuive profondément enracinée" (l’auteur se démarque en cela des thèses de Goldhagen exposées en 1996 dans Les Bourreaux volontaires de Hitler). Friedländer récuse également la primauté de l’explication phsycho-sociologique de Browning .
L’auteur insiste d’abord sur le fait que l’antisémitisme de l’époque reposait sur une représentation monolithique des neuf millions de Juifs européens , niant les phénomènes d’allégeances multiples, les différences de richesse, et créant de toute pièce une influence politique collective purement imaginaire. Le sionisme par exemple, qui aurait pu constituer un pouvoir politique, trouvait peu d’adeptes dans la population juive. Friedländer explique ensuite à travers l’action des Conseils juifs (les fameux Judenräte, représentant d’un côté les populations juives mais servant aussi d’auxiliaires des nazis), la différence de traitement, en Pologne, entre l’élite polonaise et les Juifs . Les hauts représentants de l’administration ou de l’armée avaient été liquidés selon un plan de "nettoyage politique" (à partir d’une liste de 60 000 noms) alors que les représentants de la communauté juive avaient été préservés au sein des Judenräte pour accomplir au départ des tâches de recensement .
Friedländer montre comment les Juifs constituent l’obsession principale d’Hitler, même si la guerre sur le front de l’Est l’amène parfois à placer cette obsession au second plan de ses préoccupations. Ainsi, derrière l’engagement britannique de septembre 1939, Hitler voit la responsabilité de la "classe dirigeante judéo-ploutocratique et démocratique" . La propagande, placée sous la responsabilité de Goebbels, sert à merveille la diffusion de cet antisémitisme. Friedländer se plaît d’ailleurs à rappeler l’admiration d’un Antonioni pour le film Le Juif Süss ou les succès des expositions antisémites censées apprendre aux citoyens à reconnaître les Juifs.
Les Juifs eux-mêmes sont parfois présentés avec ambiguïté, que ce soit lorsque le Judenrat de Varsovie finance le mur du ghetto avec 400 000 personnes réparties avec une moyenne de 7,2 personnes par chambre , ou dans la description qui est faite de l’attitude pour le moins critiquable des représentant du judaïsme français vis-à-vis des Juifs étrangers installés en France.
Sur 330 000 Juifs présents sur le sol français, près de la moitié étaient des étrangers ou étaient nés de parents étrangers . La loi du 18 novembre 1939 a causé l’internement de 20 000 Juifs étrangers, surtout allemands et autrichiens, notamment en raison du pacte germano-soviétique qui a participé au développement d’un antisémitisme contre les Juifs étrangers caractérisé par la peur d’une "cinquième colonne" en France. Jacques Helbronner, nommé en mars 1941 président du Consistoire, écrivait encore à Pétain en novembre 1940 que le problème venait des Juifs étrangers qui "commencent à envahir notre sol" .
Mais pour Hitler, c’est bien l’antisémitisme qui sert de moteur à son action. Pour expliquer la décision de lancer l’offensive contre l’URSS, Friedländer montre que Hitler entend ainsi combattre le judéo-bolchévisme . À l’été 1941, la violence se déchaîne en Europe centrale et orientale. En Roumanie, la terreur amène l’horreur avec des exécutions d’une cruauté sans nom . Là encore, les Juifs sont considérés comme responsables, en l’occurrence, des pertes territoriales (Bessarabie et Bucovine au profit de l’URSS en juillet 1940). Friedländer dresse ce résumé : "À divers stades et dans diverses circonstances politiques et stratégiques, la haine locale des Juifs et la politique meurtrière de l’Allemagne devaient bientôt former un mélange particulièrement létal." . C’est ainsi que Reinhard Heydrich, directeur du Reichssicherheitshauptamt (RSHA), demande officiellement à encourager les pogroms locaux .
Encore une fois, c’est la haine d’un Juif imaginaire qui explique, selon Friedländer, la décision d’anticiper l’extermination systématique. Alors que celle-ci était initialement prévue après l’offensive contre l’Union soviétique, Hitler décide en septembre 1941 d’exterminer les Juifs qu’il considère comme "la force menaçante qui se cachait derrière Roosevelt" . Ce sont bien les Juifs qui font le lien entre le capitalisme mondial et le bolchevisme.
3 – Dans son étude sur les variétés de l’antisémitisme hitlérien, Friedländer n’oublie pas les Églises chrétiennes qui ont permis d’utiliser l’antisémitisme traditionnel chrétien pour légitimer, auprès de larges franges de la population, la politique nazie à l’égard des Juifs : " Les églises chrétiennes jouèrent un rôle décisif dans la permanence et le caractère envahissant des croyances et attitudes antijuives en Allemagne comme à travers l’ensemble du monde occidental. (...) [L]’antijudaïsme demeurait une toile de fond utile pour la propagande et les mesures antisémites des nazis." .
Un extrait du journal de Goebbels décrit d’ailleurs un Hitler "profondément religieux mais totalement antichrétien", critiquant le manque de relations des chrétiens avec les animaux. Jusqu’à la mise en place de la solution finale, l’antisémitisme catholique historique (accusant le "peuple déicide") sert de courroie de transmission aux populations .
Déjà en 1936, une lettre pastorale est nécessaire pour rappeler qu’il est "interdit d’agresser, de frapper, d’estropier ou de calomnier des Juifs".
En France, les catholiques étaient majoritairement très satisfaits que Pétain ait de facto introduit la religion catholique comme religion officielle . Le Pape Pie XII (auquel Friedländer avait déjà consacré un livre , et pour lequel la communauté des historiens attend toujours que le Vatican daigne autoriser l’accès aux archives) joue ici un rôle déterminant. Dès 1939, il avait levé l’excommunication qui avait touchée l’Action française et il n’a eu cesse, pendant la guerre, d’adopter une attitude pour le moins conciliante avec les nazis. En France, Friedländer rappelle : "L’assemblée des cardinaux et des évêques se félicita en août 1940 des limites imposées aux Juifs du pays, et aucun membre de la hiérarchie catholique n’exerça la moindre protestation concernant les statuts [imposés aux Juifs] d’octobre 1940 et de juin 1941." Léon Bérard, ambassadeur de Vichy au Vatican rappelle que "le droit ecclésiastique avait astreint les Juifs à porter des habits distinctifs". Il apparaît que même "les chrétiens de race juive n’ont ni place ni droit dans l’Église" , position défendue par Xavier Vallat à la tête du Commissariat général aux Questions juives .
La "palme" de l’antisémitisme catholique national revient selon l’auteur aux Polonais. Même le gouvernement en exil en Grande-Bretagne refuse de prendre position sur les persécutions dont sont victimes les Juifs, pour ne pas perdre le contact avec le peuple . Un rapport officiel de l’Église polonaise relate que même si les nazis ont décimé l’élite polonaise, ils rendent "un grand service" en débarrassant le pays de la "vermine juive" .
Les quelques rares formes d’opposition au nazisme chez les catholiques constituent selon Friedländer des "cas isolés" . Il rappelle d’ailleurs que Bernhard Lichtenberg, prieur de la Cathédrale Sainte-Hedwige de Berlin qui priait à voix haute pour les Juifs, a été dénoncé par deux paroissiennes.
4 – Un point essentiel de l’histoire présentée par Friedländer est l’absence de toute opposition majeure à la politique hitlérienne antijuive. Dans la lignée du livre de Philippe Burrin, La France à l’heure allemande (1995), Friedländer expose la diversité des "accommodements" . Parmi les citations que l’auteur prend soin de toujours replacer dans leur contexte, on lit celles d’un Pierre Teilhard de Chardin – "les Allemands méritent de gagner" – ou d’un Emmanuel Mounier qui prévoit une "Europe autoritaire, pour avoir été trop longtemps une Europe libertaire". Là encore, Friedländer veille à nuancer les positions lorsque celles-ci évoluent. Ce n’est bien sûr pas le cas pour Céline ou Drieu la Rochelle mais l’historien mentionne que Mounier, par exemple, en vient à critiquer Le Juif Süss lorsque ce film, grossièrement antisémite, rencontre un grand succès en France .
Se basant sur des rapports préfectoraux, des journaux intimes et des comptes-rendus des services d’écoute téléphonique, Friedländer montre aisément combien le statut des Juifs, promulgué le 3 octobre 1940, fut très bien accueilli dans la population . Il décrit Paris comme une "pépinière de collaboration intellectuelle et artistique" , le Collège de France décidant par exemple de priver d’enseignement les professeurs juifs avant même la promulgation de ce statut infamant (on retrouve ici le principe de "mise au pas volontaire", Selbstgleichschaltung, qui avait marqué la montée du nazisme en Allemagne).
L’approche comparative se révèle passionnante lorsque l’historien alterne sur une même période les récits concernant différents pays. Il relate ainsi que, contrairement à ce qui s’est passé en France, les Néerlandais ont organisé en février 1941, avec le soutien du parti communiste, une grande grève de soutien aux ouvriers juifs persécutés . Sobrement, Friedländer note : "Que rien de tout cela ne se soit produit en France est historiquement déroutant." . En France, aucune réelle opposition ne mentionne le sort des Juifs. Parmi les tracts concernant la situation en France, rédigés en soutien au Général de Gaulle pour la manifestation clandestine prévue le 11 novembre 1940, pas un mot ne concernait le sort des Juifs. C’est cependant le sort réservé aux jeunes enfants au moment des grandes rafles qui va donner naissance, selon Friedländer, à quelques timides protestations. Juste après la rafle du Vel d’Hiv (16-17 juillet 1942), la réunion des cardinaux et archevêques ne donnera lieu à aucune critique mais le cardinal Suhard décide tout de même, le 22 juillet 1942, de rédiger une première lettre officielle de protestation .
Dans les zones occupées à l’est, les exactions nazies sont très largement soutenues par les populations locales et une partie du livre illustre le rôle de ces populations dans ce qu’on appelle la Shoah par balles .
Dans tous les pays sous domination nazie, le point commun est bien la docilité des autorités politiques et la complicité massive de la population. Au fond, comme le rappelle Tony Judt, suivant en cela la position de Friedländer, "il n’y eut que deux groupes pour qui la seconde Seconde Guerre mondiale fut avant tout un projet visant à détruirte les Juifs : les nazis et les Juifs eux-mêmes. Pour tous les autres pratiquement, la guerre eut des sens tout à fait différents : tous avaient leurs propres ennuis" .
5 – Même si l’auteur n’en fait pas un thème explicite, un point particulièrement intéressant est celui de la modernité de l’entreprise nazie, telle qu’elle transparaît tout au long de l’ouvrage, au détour de quelques descriptions et citations. L’utilisation optimale d’une pensée rationaliste constitue d’ailleurs un des signes particuliers des génocides entrepris par les nazis contre les Juifs et les Roms. Edward Koenekamp, responsable de l’Auslandsinstitut de Stuttgart écrit au sujet des Juifs, dans une lettre adressée à un ami : "L’extermination de ces sous-hommes serait dans l’intérêt du monde entier mais leur extermination pose des problèmes incroyablement ardus. Un abattage par balle ne peut convenir et on ne peut abattre simplement les femmes et les enfants. (...) On n’a pas encore trouvé de solution efficace à ce problème complexe." .
La logistique est ainsi abordée mais aussi la lutte contre le stress. Le 12 décembre 1941, le Reichsführer-SS Heinrich Himmler explique qu’il convient dans les zones orientales, le soir, de veiller ainsi au moral des troupes après les tueries : "On doit s’attabler ensemble et manger dans la meilleure tradition domestique allemande ; par ailleurs ces soirées doivent être consacrées à la musique, à des conférences et à l’initiation de nos hommes aux beaux domaines de la vie spirituelle et émotionnelle allemande." .
Ce mode de pensée n’est pas sans rappeler le parallèle audacieux qui est fait par le réalisateur Nicolas Klotz et la scénariste Elisabeth Perceval dans le film La question humaine (2007). À bien des égards, la logique économique qui caractérise aujourd’hui la modernité de l’entreprise capitaliste fait écho à ces premières innovations introduites par les nazis dans la gestion de la "question juive". Friedländer note ainsi, au sujet du premier convoi de déportés slovaques vers Auschwitz, le 26 mars 1942 : "Dès lors que les mesures d’aryanisation avaient dépouillé la plupart des Juifs de leurs biens, se débarrasser de cette population appauvrie était d’une parfait logique économique." 
Incontestablement, ce livre fait date et marque l’accomplissement d’une brillante carrière pour Saul Friedländer. À une époque menacée par la concurrence des victimes (notamment à cause d’une intempestive incursion du chef de l’État dans les affaires scolaires), ce livre parvient à dégager, à travers la description de l’extermination systématique dont les Juifs ont été victimes, son aspect universel. Il montre aussi combien il est dangereux de sacraliser cette extermination et que, au contraire, le fait que ce génocide soit si amplement étudié doit permettre à chacun d’ouvrir les yeux sur d’autres drames, passés ou contemporains, d’autres silences, d’autres complicités, régies selon le même mode. Dans la lignée du livre d’Esther Benbassa , le livre de Friedländer invite également à reconsidérer la place des études sur le génocide juif dans l’identité juive contemporaine. Avec cet essai d’histoire "totale", l’identité juive peut se recomposer, se déployer, s’ouvrir et se prolonger dans d’autres dimensions.
Jérôme SEGAL/Juin 2008
Site: http://jerome-segal.de/
Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.
mardi 30 mars 2010
LIVRE:AFGHANISTAN AU COEUR DU CHAOS PAR ARIANE QUENTIER

"AFGHANISTAN,XXIème siècle:"
On peut difficilement imaginer un rapport mieux documenté que celui-ci, sur la situation insurrectionnelle qui couve en Afghanistan et au Pakistan et que la force militaire contient, mais ne règle pas. On peut aussi difficilement imaginer réquisitoire plus incisif sur l'action foisonnante, presque échevelée et en tout cas inefficace, voire contre-productive, menée par l'Occident et au premier chef les USA, en mal de stratégie.(Cartes des groupes éthniques et militaires en Afghanistan en fin d'article)
Un mot sur l'auteur:
Ancienne journaliste, Ariane Quentier (à droite) a travaillé à l'Otan puis à l'ONU, en Afghanistan, où elle a partagé le quotidien des soldats
Ariane Quentier connaît l’Afghanistan de fond en comble. Elle y a vécu pendant plusieurs années et sous plusieurs casquettes. Journaliste, elle a aussi travaillé pour l’OTAN et l’ONU avant d’être nommée comme conseillère technique au sein du Ministère afghan de la défense puis de l’intérieur. Elle a sillonné le sud et ses champs de pavot aux côtés des GI’S, rencontré Hamit Karzai et le mollah Omar, discuté avec des chefs de guerre et passé de longs moments auprès de familles afghanes.
Son champ d’action c’est la Sécurité et ce mot, là-bas, résonne de façon macabre.
Aujourd’hui de retour en France, Ariane Quentier, qui fut la correspondante de la Radio Suisse Romande à Sarajevo, publie un livre, L’Afghanistan au cœur du chaos et termine le montage de deux documentaires sur un pays aux mains de toutes les violences.
Lire également son entretien sur ce site à :
http://portier.canalblog.com/archives/2010/03/29/17399509.html

LE LIVRE:"Au coeur du chaos "
Afghanistan et Pakistan
Il faut avant tout noter que ce n'est pas l'Afghanistan seul qui est en cause. Il est pauvre, peu peuplé et sans ressource. C'est le Pakistan voisin qui fait peur, car il est plus riche et dispose de l'arme nucléaire. Ce Pakistan qui, par crainte de l'Inde et de ses alliés a joué avec le feu du fondamentalisme musulman et qui, aujourd'hui, risque sa déstabilisation et son éclatement.
Il me semble d'ailleurs, mais je n'ai noté cette réflexion nulle part, ce qui m'inquiète, que la présence occidentale, assez puissante pour contenir les extrémistes, les repousse hors du territoire Afghan, vers le Pakistan et ses zones tribales (Waziristan). Ne pouvant pas intervenir sérieusement au Pakistan, elle est donc, indirectement, un facteur de désintégration de ce pays, ce qui est le contraire du but recherché.
Le chaos occidental
En ce qui concerne l'action elle-même, en Afghanistan, le livre montre bien comment s'est construit l'échec actuel, l'absence d'état afghan, sur lequel prendre appui, étant le pire handicap. Hamid Karzaï y apparaît d'ailleurs comme la planche pourrie, pour ne pas dire plus.
Plus grave encore et plus lourd de conséquences, aura été l'incroyable dispersion de moyens lâchés sans stratégie d'ensemble et, souvent même, en conflits ouverts entre eux : Coalition sous contrôle US, ISA (émanation de l'ONU), ANBP,ARG, CSTC-A, OMLT, PRT, UNAMA, UNODC, ONG jalouses de leur indépendance, etc. Qui pourrait donner à cette cohorte un semblant d'unité ? Qui peut éviter que les bavures des uns (la Coalition, surtout) ne rejaillissent sur les autres ? Le chaos n'est sans doute par là où l'Occident croit qu'il est.
L'Afghanistan démocratique ? Une illusion révelatrice
Quant au pays lui-même (on est allé y jouer aux élections avec le succès que l'on sait !), le livre montre ben sa structure dite "tribale", qui ressemble fort à une situation féodale enrichie par l'ouverture sur le monde et ainsi transformée en une structure mafieuse, qui n'a aucun intérêt réel à évoluer.
A ce sujet, d'ailleurs le chapitre sur la situation de la culture de la drogue est instructif. Elle est le pétrole dont les ressources entretiennent ces régimes. Comme pour le pétrole, la solution est simple = commençons par réduire notre consommation. Il est toujours trop facile d'accuser les producteurs : sans notre consommation, ils n'existeraient pas.
Un travail riche, mais inabouti
AQ a vécu cela de l'intérieur, a rencontré les acteurs a formé son expérience et son jugement sur des réalités et non des rapports, ce qui fait la grande valeur de son témoignage. Son tableau est sombre, sans qu'émerge une quelconque issue, autre que tenir encore.
Ce livre est important, éclairant, d'une richesse d'information considérable. Il est hélas inabouti, car il n'apporte pas vraiment une réflexion sur l'avenir de l'"AFPAK" (Afghanistan-Pakistan), dont chacun sait que la maîtrise est essentielle à la la paix du monde. Il montre en revanche, avec lucidité, l'incroyable vide de la pensée stratégique US, à l'oeuvre dans cette zone.
Denoël Impacts (2009) - 360 pages
PODCAST:http://www.rsr.ch/espace-2/les-emissions
RESUME DE L'ENTRETIEN AVEC RSR:
Hamid Karzai est le président d'Afghanistan depuis 2001.
Corruption, drogue et absence de gouvernance résument la situation.
Ariane Quentier tente de comprendre pourquoi le pays en est arrivé là.
Hamit Karzai, une nouvelle fois, a prêté serment, reconduit dans ses fonctions présidentielles malgré un scrutin entaché de fraude massive. Une fraude dont Ariane Quentier, caméra au poing, a été le témoin.
Pourtant, tout avait bien si bien commencé. Les élections de 2004 concrétisaient l’espoir de tout un peuple qui votait ainsi pour la paix, la sécurité et l’éducation.
Un quinquennat plus tard, la situation est dramatique. Les seigneurs de guerre font la loi, les talibans ne sont pas loin de Kaboul et le prouvent par des attentats meurtriers, la corruption est générale et le trafic de drogue propulse l’Afghanistan au rang du plus grand « exportateur » d’opium au monde.
Un grand entretien d'Anik Schuin
CARTES MILITAIRE ET ETHNIQUE DE L'AFGHANISTAN FIN 2009

jeudi 25 mars 2010
LIVRE:"DANS L'ISLAM DES REVOLTES..."RECIT PAR PHILIPPE ROCHOT
Clip son & image "20 ans de guerre du Liban à l'Afghanistan..."
par Vincent Portier
Philippe Rochot, grand reporter , journaliste et écrivain nous propose 6 extraits de son dernier livre "Dans l'Islam des révoltes" et nous donne à partager sa vision d'homme de terrain , d'ex-otage et d'homme libre...Il nous démontre une nouvelle fois par son parcourt qu'avoir été otage n'est pas une fatalité et que le meilleur chemin pour rester en contact avec la vie et la réalité du Monde est de continuer à faire son travail de grand reporter avec objectivité et intelligence."Dans l'Islam des révoltes",Philippe Rochot nous parle donc à travers son récit du Monde Arabo-Musulman ,d'une culture qu'il connaît bien et revient avec passion et objectivité sur les questions qui sont au fondement même d'un conflit millénaire entre Orient et Occident.Il nous livre une autopsie rigoureuse des différents conflits qui secouent cette région et dessine progressivement page après page une carte géographique, historique et humaine qui commence aux portes de la Mecque en Arabie Saoudite ,remonte aux sources des guerres du Liban, de l'Irak , de l'Iran pour arriver aux confins des montagnes de l'Afghanistan .Depuis la mort du Général Nasser, le"Raïs du Moyen-Orient" en passant par l'assassinat du roi Faysal à Ryade, l'errance politique d'un Georges Habache en finitude pour finir par "l'étrange épopée "d'un Ben Laden auto-proclamé " Lion de l'Islam"sur lequel plane l'ombre du Commandant Massoud le "Lion du Panshir".Un livre à lire comme un récit épique qui complète dans une même "geste" le très beau récit d'un autre "Philippe","Le Testament de Massoud" du Général Philippe Morillon aux Presse de la Renaissance (lire mon article du 29 Septembre 2009 dans la catégorie LIVRES :
http://portier.canalblog.com/archives/2009/09/29/index.html
Pour découvrir en diaporama les superbes photos du livre cliquez sur :
http://cid-678ce03ad2af7301.skydrive.live.com/play.aspx/Dans%20l%20islam%20des%20revoltes?ref=1
Un mot sur l'Auteur:

Philippe Rochot est journaliste au service reportages de France2. Il a couvert une bonne partie des conflits de ces dernières décennies : Afghanistan, Irak, Proche-Orient, Liban, Afrique mais aussi l’Asie où il a été durant six années correspondant en chine.
Il a été correspondant pour la deuxième chaîne de télévision française à Beyrouth et a couvert régulièrement le conflit du Liban jusqu’en 1986 où il a été pris en otage à Beyrouth durant 105 jours.
Philippe Rochot a été également correspondant en Chine et Asie pour France2, de 2000 à 2006.
Après ses études de journaliste à Lille, il a commencé sa carrière en Arabie saoudite en 1970 avant de devenir reporter à France Inter en 1971. Sa passion pour le monde arabe l’a conduit à devenir ensuite correspondant de Radio France et de Antenne2 au Proche-orient, basé à Beyrouth. Il a obtenu le prix Albert Londres pour l’audiovisuel en 1986 pour ses reportages au Liban. Il a réalisé une trentaine de documentaires ou magazines télévisés pour Antenne2 et France2 Dont une bonne partie sur le monde arabo-musulman. Il est l’auteur de deux autres ouvrages. « la grande fièvre du monde musulman » (1980) « vivre avec les Chinois » (2008)
Philippe Rochot est né le 12 septembre 1946 à Dijon. Il est diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Il est marié et père de trois enfants.
Les 6 Extraits du livre:"Dans l'Islam des révoltes"
1-Extrait de l’introduction
……..Plus de vingt ans se sont écoulés depuis l’affaire des otages français du Liban, mais elle reste présente dans l’esprit de tous. Je suis surpris de rencontrer aujourd’hui encore des témoins de cette époque qui me rappellent ce drame avec sympathie et compassion. Ils n’ont pas oublié, tant cette page de notre histoire a marqué une génération, celle des années 1980. Pour ma part, cette tragédie est restée gravée dans ma mémoire. J’ai donc souhaité revenir sur cette épreuve qui n’est pas isolée dans ma vie car elle s’inscrit dans mon itinéraire à travers le Proche-Orient.
Mais il n’est pas facile pour un journaliste d’écrire à la première personne. Je suis là pour raconter des événements qui touchent la vie des autres et pas la mienne. Mon métier est d’être un spectateur qui se sent concerné et non pas impliqué, un observateur et pas un acteur. Alors quand je bascule de l’autre côté, que je deviens moi aussi une victime et que les autres journalistes se tournent vers moi au lieu de regarder devant eux, il y a quelque chose de troublant. Je dois donc habiter un autre personnage. Mais même ainsi je ne peux m’empêcher de regarder ce que je vis avec mes yeux de journaliste.
Durant ma détention, je me disais parfois : voilà une bonne image, voilà une belle lumière, voilà un son qui restitue bien l’atmosphère dramatique que nous vivons. Peut-être cette vision de l’événement m’a-t-elle finalement aidé à mieux supporter cette épreuve. Je connaissais de même la mentalité, l’état d’esprit, le comportement de ceux qui nous ont capturés, car déjà depuis plus de quinze ans je me passionnais pour le monde arabo-musulman.
Mon parcours a commencé en Arabie saoudite, aux sources de l’islam, pour se prolonger dans les guerres du Liban, d’Irak, d’Iran et même d’Afghanistan sur les terres du « lion de l’islam », le surnom que ses partisans ont donné à Oussama Ben Laden. Et c’est cet itinéraire dans « l’islam des révoltes » que j’ai voulu raconter.
2-Extrait de : « Aux portes de la Mecque »
Mon travail était plutôt pesant en ces périodes de pèlerinage. J’étais seulement autorisé à lire au micro le bulletin d’informations de la radio saoudienne qui m’était traduit dans un français plus ou moins correct et que je remettais discrètement en forme. Je devais réciter des listes entières de noms de délégations que le roi Fayçal recevait en audience et livrer aux pèlerins toute information utile dans le déroulement du « Hadj ». J’avais trouvé un ouvrage très précieux pour m’aider dans ma tâche: « ce que tout musulman doit savoir », conseils de vie quotidienne et prescriptions coraniques destinés aux croyants nouvellement convertis, qui me permirent de tenir l’antenne pendant des heures.
Je recueillais aussi les témoignages des pèlerins. La plupart étaient des gens simples qui étaient ici « parce que notre prophète Mohamed nous l’a demandé ». Tous les hommes devaient être égaux dans la foi et tous se présentaient dans le même vêtement blanc, ‘l’Ihram », composé de deux pièces de tissu, sans boutons ni fermeture éclair, juste enveloppé autour du corps. Ainsi ministres et bédouins, banquiers et ouvriers, fellahs et chefs d’entreprise se retrouvaient dans la même tenue devant Dieu pour tourner autour de la Kaaba et pratiquer le rite du pèlerinage.
Toute la vie de l’Arabie tournait autour du pèlerinage ; c’était sa raison d’être, sa légitimité. Le monde musulman observait à la loupe la politique du pays et le comportement du roi. Fayçal était apprécié pour l’austérité qu’il laissait apparaître.
J’avais fini par penser que le vieux monarque saoudien était immortel après dix années passées sur le trône d’Arabie car c’est finalement Fayçal qui enterra Nasser en septembre 1970. La mort du président égyptien fut ressentie comme une perte par tout le monde arabe y compris en Arabie, même si pendant toute sa vie il n’avait cessé de comploter contre la monarchie saoudienne. La disparition du « raïs » eût dix fois plus d’écho dans le royaume que celle du roi Fayçal cinq années plus tard.
Dieu décida de rappeler le 26 mars 1975 ce fils du fondateur de la dynastie des Saoud. Je résidais à présent à Beyrouth comme envoyé spécial permanent de Radio France. J’avais réussi à obtenir un visa pour Riyad en moins d’une heure à l’ambassade d’Arabie. Fayçal venait d’être assassiné en son palais de Riyad par son propre neveu, le prince Moussaed. Les funérailles s’étaient déroulées le même jour et le roi défunt reposait déjà dix pieds sous terre avec en guise de tombeau, une centaine de pierres disposées autour de sa sépulture. La sobriété musulmane et la rigueur wahhabite ne pouvaient accepter d’autres décors. Pareil dépouillement et simplicité permettent sans doute d’être plus près de Dieu car aucun artifice ne détourne l’attention des hommes vers le tout-puissant : pauvres et riches se retrouvent égaux devant l’éternel.
Nous avions pénétré dans le palais royal sans aucun contrôle alors qu’on venait d’assassiner le roi. Seuls deux gardes armés de vieux mousquetons semblaient vaguement veiller sur la vie de son successeur, le roi Khaled. Le nouveau souverain était là debout, dans son manteau noir brodé d’or. Un pan de son keffieh rouge et blanc lui masquait une partie du regard comme pour souligner sa tristesse. Il recevait tout le monde et affichait pour tous le même visage de circonstance. Je pouvais voir ainsi le ministre saoudien du pétrole le Cheikh Zaki Yamani, puis le prince Fahed qui allait en réalité tenir les rênes du pouvoir, l’Ambassadeur de Grande-Bretagne en Arabie, des chefs de tribus des montagnes du Hedjaz et de simples citoyens, venus présenter leurs condoléances dans un simple murmure. Tout n’était que silence et ambiance feutrée. J’avais pourtant envie de poser directement la question au nouveau roiKhaled: « pourquoi Fayçal a-t-il été assassiné ? » Mais l’ambiance ne s’y prêtait guère…
3-Extrait de : « Habache et la tentation terroriste »
…….J’étais surtout curieux de rencontrer le fameux Dr Habache. Je voulais savoir quel homme se cachait derrière ce chrétien de Palestine qui avait gagné une bataille en prenant en otages les clients des deux hôtels de luxe de la capitale jordanienne en plein septembre noir, pour faire cesser les bombardements de l’armée du roi Hussein sur les camps palestiniens.
Ses partisans nous avaient donné rendez-vous, avec Roland mon cameraman, dans les locaux crasseux du journal du FPLP. Ils étaient à l’heure. Quelques rues étroites de Beyrouth-ouest à parcourir en silence, une impasse, puis nous descendons des marches de pierre pour déboucher sur une cave aménagée. Tous les murs sont recouverts de moquette marron. On se croirait dans un tombeau. On n’entend ni la circulation, ni les bombardements. A dix mètres sous terre, tous les bruits sont étouffés.
Le docteur Habache est là, assis derrière un petit bureau qui me fait penser à un pupitre d’écolier. Une lampe éclaire quelques papiers. Il se lève ; je cherche à prendre sa main droite pour le saluer, mais elle reste pendante le long de son corps et il me tend la gauche. Georges Habache a le côté droit paralysé par une hémiplégie et je ne le savais pas. Le terroriste a perdu de sa superbe… Sa moustache est devenue grise, ses cheveux aussi. Il marche avec difficulté. Est-ce bien lui l’homme de Zarka, le héros de « septembre noir » ? Habache n’est plus qu’un homme malade, vieilli, fatigué. Il me sort quelques formules lapidaires qu’il a dû utiliser cent fois dans ses réponses aux journalistes : « l’impérialisme américain » revient régulièrement dans ses propos, tout comme « l’entité sioniste » pour parler d’Israël. Il tient à louer l’attitude de la France dans le conflit du Proche-Orient, toujours en souvenir de la position du Général de Gaulle sur le rôle d’Israël pendant la guerre des six jours en 1967 et de ses déclarations sur le « peuple sûr de lui et dominateur ».
J’ai quand-même du mal à croire que j’ai en face de moi l’un des hommes les plus recherchés au monde. Et pourtant c’est bien le cas. Je me souviens que lorsque j’habitais le Liban en 1973, l’aviation israélienne avait détourné un appareil qui décollait de Beyrouth, pensant que le Dr Habache voyageait à bord. Mais l’homme avait changé de vol quelques heures auparavant. C’est dire à quel point il se sentait traqué.
Je parle avec lui comme je le ferais avec n’importe quelle personnalité politique de la région, sans avoir l’impression de converser avec un grand chef du terrorisme international. Georges Habache me désigne une pile de dossiers de sa main valide en s’excusant du peu de temps qu’il m’accorde et en me disant qu’il a beaucoup de travail. Mais quel peut donc être le travail d’un cerveau du terrorisme quand il est sagement assis à une table, dans un abri de Beyrouth-ouest à dix mètres sous terre ?
Le parcours du Dr Habache explique son attitude, à défaut de la justifier. Dans sa jeunesse, après la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948, il s’est trouvé pris dans le flot des réfugiés de Lydda, avec pour seul bagage sa trousse de médicaments. Il en est resté marqué à vie. Il a vu les forces du général israélien Ygal Allon expulser près de dix mille familles palestiniennes de leurs maisons, dans les cris et dans les larmes. Il a lui-même été contraint de gagner la ville de Ramallah.
Pour le Dr Habache la seule réponse était la révolte. C’est le même homme qui dira vingt deux ans plus tard aux otages étrangers bloqués dans les grands hôtels d’Amman durant « Septembre noir » : « Nous ne pouvons pas être aussi calmes que vous, penser comme vous pensez… Le matin nous ne prenons pas notre café au lait en rêvant à notre prochain voyage en Suisse ou à nos vacances. Nous vivons la vie des camps. Nos femmes attendent pour prendre de l’eau et voilà 22 ans que cela dure ». Pour avoir simplement tenu ces propos j’ai voulu le rencontrer. Mais le Dr Habache était déjà un homme fini, qui se terrait comme un rat dans Beyrouth-ouest encerclé.
4-Extrait de « le temps du rapt »
…..Quand nos gardiens entrent dans la pièce, ils sont toujours deux avec des lunettes noires et se cachent le visage avec la main. Souvent, nous avons affaire au même personnage qui se fait appeler Abdou. Il parle un peu français et nous pose des questions presque gênées sur notre pays, notre région natale. Il veut connaître notre sport favori, notre religion. Il doit avoir 25 ans. Je devine à travers lui l’itinéraire de l’écolier libanais à qui l’on a dû apprendre la douceur de notre pays et la grandeur du général de Gaulle. J’ai l’impression que quelque part il aime quand-même la France et la respecte. Il n’y a aucune agressivité dans son comportement mais il est engagé dans un engrenage infernal et subit cette pression de la guerre et de la terreur qui le force à participer à la détention d’otages français. Terroriste lui ? Allons donc ! C’est un gamin de la banlieue qui obéit à des chefs, même s’il a toujours une mitraillette à l’épaule. Son attitude sème la confusion dans mon esprit ; j’ai du mal à voir en lui un ennemi mais plutôt une victime de cette haine pour l’occident qui s’est installée dans une fraction extrémiste de la communauté chiite libanaise.
J’ai l’impression que notre sort se décide ailleurs que dans cet appartement abandonné. Les élections législatives approchent en France. A la radio qu’ils nous laissent écouter de temps à autre, on parle d’espoir pour les otages du Liban, de médiateurs envoyés à Damas, Beyrouth et Téhéran, mais je ne crois guère à un résultat rapide.
Un jour ils nous font agenouiller tous les quatre face au mur et laissent planer dans la pièce un silence pesant. Ils nous obligent à fermer les yeux. L’un d’eux claque dans ses mains comme pour imiter un tir au pistolet. Un petit chef, qui sait uniquement dire en français : « comment ça va » me fait emmener dans une pièce à côté. Je déteste cet homme qui tente toujours de cacher son visage avec sa main par crainte d’être identifié. Je l’ai surnommé Quasimodo, car il est petit, voûté, mal bâti et il est facile de deviner qu’il est laid.
Je ne pensais pas que les ravisseurs pouvaient s’en prendre aux otages. J’ai surtout l’impression qu’ils cherchent à se défouler, à déverser sur nous la haine qu’ils ont pour l’occident car ils vivent toujours avec ce sentiment du martyr. Il y a pour eux deux mondes : le monde de la guerre (Dar el Harab) et le monde de l’islam (« Dar el Islam). Nous appartenons au monde de la guerre et ils appartiennent au monde de l’islam. Nous sommes donc des ennemis. Ils n’aiment pas non plus les journalistes qui s’intéressent à leur pays ni même à leur cause. Plus on connaît leur société et leur langue, plus on est suspect. Voilà pourquoi Michel Seurat était pour eux une cible privilégiée. Moi qui ai vécu quatre années au Liban et qui revient régulièrement à Beyrouth en fonction des soubresauts du conflit libanais, je me sens aussi particulièrement visé.
Ils doivent être deux ou trois dans la pièce et me font asseoir sur un tabouret de bois. Ils glissent devant mon regard la première page du journal libanais « As Safir » où l’on parle de notre enlèvement. Nos quatre photos s’étalent dans la partie inférieure de la page : des photos d’identité froides et figées, sans doute sorties des classeurs poussiéreux de ma rédaction et que les secrétaires utilisent pour les demandes de visa. Nos ravisseurs ont l’air très fier de voir que la presse réagit à leur coup de main. Je ne trouve rien d’autre à dire que : « oui, c’est nous ! »
- Tu vas être exécuté me dit en français un homme dont j’entends la voix pour la première fois. Je ne suis pas surpris. Je dirais même que j’attends cela. Je pense au fond de moi-même qu’il vaut mieux en finir tout de suite plutôt que de traîner pendant des mois ou des années comme une loque humaine, dans les caves de la guerre du Liban.
Je n’appartiens déjà plus au monde extérieur. Michel Seurat est mort et je ne vois pas pourquoi je parviendrais à me sortir d’un piège où lui, spécialiste du Liban, n’a pas pu survivre. Je me sens une cible différente par rapport à mes camarades de détention. Assis sur ce tabouret de bois, je n’aperçois qu’un classeur métallique. J’ai l’impression de me trouver dans un commissariat de police. Je pense à la guerre d’Algérie, à tous ceux qui dans le monde à une époque de notre histoire ont eu à répondre à un interrogatoire, assis comme moi sur un tabouret de bois et dans des conditions sans doute pires que les miennes. Ce transfert de pensée vers ceux qui ont souffert plus que moi restera une sorte de réconfort moral qui m’aidera à supporter ma détention.
Ils connaissent apparemment mon passé professionnel qu’ils ont dû lire dans la presse.
-Pourquoi es tu revenu au Liban ?
-Pour savoir si Michel Seurat était mort ou non.
-Ah oui ! Il est bien mort me répond l’homme.
J’ai pourtant le sentiment qu’il ne le sait pas lui-même et qu’il me fait part simplement d’une réflexion personnelle après la lecture des journaux qui ont tous publié le communiqué du « Djihad islamique ». J’ai du mal à croire que nous sommes entre les mains de la même organisation qui détient les autres otages français. Nos ravisseurs n’ont pas fait preuve jusque là d’un fanatisme musulman quelconque. Je vois plutôt en eux des nationalistes libanais chiites, meurtris par les interventions israéliennes au Liban et fortement influencés par la révolution iranienne qui leur permet de relever la tête et de lancer des défis à l’occident.
5-Extrait de : Afghanistan : « sur les traces de Ben Laden »
…..Avec l’entrée des forces américaines en Afghanistan, il devient moins périlleux pour nous de franchir la frontière afghane en cet automne 2001 et nous pouvons passer officiellement par la route. Trois journalistes occidentaux viennent de trouver la mort dans une embuscade des Talibans en direction de Shataraï sur le front du nord-est. Mais cela ne nous décourage pas. Notre objectif est en réalité de gagner le repère de Ben Laden à 20km de Jalalabad, le site montagneux de Tora Bora. Je me dis qu’un ancien otage du Liban ne devrait pas fréquenter cet endroit, mais pour l’heure les quelques journalistes étrangers présents sur place n’ont pas été inquiétés et je brûle d’envie de voir cette région. Au moindre enlèvement je me jure bien de faire demi-tour et de retourner au Pakistan.
Nous nous plaçons sous la protection des milices du commandant Zaman, un chef de guerre afghan qui a passé dix ans en France et en plus dans ma ville natale de Dijon. Avec son « pakol » marron vissé sur la tête et son « patou » autour des épaules il donne l’effet d’un homme tranquille qui inspire la confiance. Il nous déclare qu’il veut « chasser les arabes » de son pays et surtout ne plus voir l’Afghanistan servir de base d’entraînement au terrorisme international. Il participe pour cela à la traque de Ben Laden dans les montagnes avec les autres chefs de guerre locaux.
……Les combattants d’Al Qaïda sont repliés sur les hauteurs, face à nous à 3000 mètres d’altitude et régulièrement bombardés par les B52 américains qui volent très haut pour éviter les missiles. Impressionnant de voir ces forteresses volantes qui se sont illustrées durant la guerre du Vietnam, écraser les maquis afghans. La montagne disparaît sous un gigantesque nuage de fumée et il est difficile d’imaginer qu’il y a des hommes qui résistent encore là-dessous. Les rumeurs les plus folles courent sur le dispositif de défense de l’organisation terroriste. On dit que Ben Laden vit dans un vaste bunker, sous terre, luxueusement aménagé, avec des chambres fortes, des appartements blindés, de la nourriture en abondance et qu’il peut résister à un siège de plusieurs mois.
Les Américains se contentent de bombarder les positions d’Al Qaïda dans les montagnes mais pour le moment n’envoient pas de troupes au sol : trop risqué. Cette opération militaire est d’abord une vaste démonstration de force. A terre, ils laissent faire le travail par les combattants locaux, miliciens tadjiks ralliés au commandement de feu Ahmed Shah Massoud et regroupés de façon plus ou moins anarchique sous le titre ronflant de « alliance du nord ». Mais ces hommes se querellent entre eux et ne parviennent pas à organiser une véritable stratégie contre les combattants de Ben Laden Ils tirent aux canons de char en direction des montagnes, sans avoir vraiment identifié un objectif.
Seuls quelques « conseillers » à bord de voitures blindées aux vitres teintées passent parfois discrètement sur la piste pour s’entretenir avec un chef de guerre afghan, installé dans une position avancée, mais pas de soldats américains en vue. Au bout de trois semaines de combats, les moudjahiddines afghans sont néanmoins parvenus à enfoncer les positions d’Al Qaïda. Nous parcourons avec eux les crêtes de la montagne et les vallées. Le sol est retourné par les bombes des B52 qui laissent des cratères de dix mètres de profondeur. Le paysage est lunaire ; tout n’est que pierres, cendres et poussières. La nature a été dévorée, comme soufflée par les incendies. Je redoute que la région ne soit minée mais tout le monde marche sur cette terre meurtrie avec une certaine assurance et les miliciens afghans dans leur insouciance et la joie de la victoire, piétinent sans inquiétude ces tas de décombres. Nous découvrons bien quelques caches d’armes dans des grottes aménagées, mais pas de bunker sophistiqué et surtout aucune trace de Ben Laden.
Une cinquantaine de combattants ont été faits prisonniers. Les chefs de guerre nous autorisent à filmer une dizaine de ces hommes capturés durant la nuit et qui croupissent déjà dans la grange d’une vieille ferme abandonnée, transformée en prison pour la circonstance. Je suis impatient de découvrir enfin ces terroristes qui font trembler la planète. Mais le spectacle est pitoyable. On dirait des mendiants ramassés dans un souk arabe. Leurs vêtements sont déchirés ; ils sont sales, amaigris, épuisés, affamés, blessés. Leurs pansements sont maculés de boue, leurs blessures infectées. C’est donc cela El Qaïda, l’organisation terroriste qui fait si peur à l’Amérique et au monde entier ! Je ne vois guère devant moi que les restes d’une armée de gueux.
Les hommes déclinent vaguement leur identité et leur nationalité : yéménites surtout. Nous n’en saurons guère plus. Normalement la convention de Genève sur les prisonniers de guerre nous interdit de leur poser des questions portant sur autre chose que leur identité et je n’insiste pas. En revanche mon confrère de la télévision arabe « Aljazeera » ne se gène pas pour les interpeler. Je devrais être content de voir des terroristes capturés et entravés mais ceux là me feraient presque pitié. Une chose est certaine en tout cas : Ben Laden n’est pas parmi eux et plus personne n’entendra parler de sa présence dans les montagnes de Tora Bora, entre Pakistan et Afghanistan, à partir de cette date.
6-Extrait de : « une manière de rôder autour de cette histoire »
Régulièrement, à chaque prise d’otages médiatisée, nous sommes sollicités pour donner un sentiment. Entre le moment où s’annonce la libération d’un otage et celui où il est effectivement libre, il se passe souvent plus d’une journée. Les radios, les télévisions, les quotidiens, doivent meubler l’espace et le temps. Les rédactions parisiennes mobilisent alors les anciens otages. Comment se passe le retour ? Pensez vous qu’une rançon a été versée ? Comment vit-on sa libération ? Comment se reconstruit-on ? Faites vous des cauchemars ? La réponse est non ! J’ai rêvé une nuit seulement que je parcourais Beyrouth tout seul en courant dans les rues. Il y avait des incendies et des tirs partout, mais je n’étais pas touché. J’étais devenu invulnérable…
Toutes ces questions contribuent à entretenir l’étiquette d’ancien otage qui nous colle encore à la peau. Il faut pourtant l’accepter. D’un côté je refuse de garder le silence sur cette histoire car je ne veux pas qu’elle soit oubliée ; de l’autre je n’accepte pas d’être un otage à vie car depuis ma détention j’ai pu réaliser d’autres projets qui dépassent largement ce drame.
Dans cet esprit, je n’ai pas souhaité m’associer à la démarche de cinq autres otages français et de Marie Seurat qui ont déposé plainte en mai 2002, pour « enlèvement et séquestration aggravée ». Sans doute fallait-il le faire avant… Nous n’y avions pas pensé. Même si aujourd’hui la justice internationale parvient à débusquer plus facilement des criminels de guerre, il n’y a pas de volonté politique de la part de notre pays la France, de rechercher ceux qui ont enlevé ses citoyens dans les années 1985 et 1986 au Liban ou de dénoncer le rôle du Parti de Dieu dans les actions terroristes anti-françaises organisées à cette époque comme l’attentat du Drakkar.
Paris veut montrer que la page est tournée, que ces crimes sont oubliés, sans quoi il ne sera pas possible de renouer des relations normales avec le nouveau Liban et nous ne voulons pas que d’autres puissances prennent la place de la France.
Ces prises d’otages correspondaient aussi à un contexte particulier, où notre pays était engagé indirectement dans une guerre contre l’Iran islamique. La capture d’innocents, la mort de civils et de militaires français dans des attentats, faisaient partie du prix à payer. Je n’ai pas non plus l’esprit de vengeance et ne souhaite pas consacrer une part importante de ma liberté retrouvée à engager en vain des démarches pour traquer des terroristes et leurs alliés qui de toute façon bénéficient de l’impunité de la justice de mon pays.
Récit de Philippe Rochot
Editions Balland
Parution le 4 février 2010
Extraits du livre "Dans l'Islam des révoltes"depuis le site de Philippe Rochot:
http://philippouphotos.spaces.live.com/blog/cns!678CE03AD2AF7301!485.entry
samedi 26 septembre 2009
LIVRE:"De Gaulle inventaire"par Alain Larcan
par Vincent Portier
Ce livre est véritablement le plus complet et le plus instructif sur la foi,la culture et l'esprit du Général Charles De Gaulle.Une livre à garder sur son bureau entre la Bible et le dictionnaire pour avoir le plaisir chaque matin de trouver à toutes les pages,un mot clef,une citation consciente,un véritable encouragement à comprendre et apprendre le passé au présent pour aller vers le futur.
Merci au Professeur Alain Larcan pour son intelligence des mots et sa recherche minutieuse.
Son livre est une véritable "méthode" pour tous les Hommes .
Bonne lecture à tous
De Gaulle inventaire, éditions Bartillat:http://www.editions-bartillat.fr/
Existe également une version en image chez textuel pour ceux qui préférent.http://www.editionstextuel.com/

Extrait:
"Il existe une forme de la foi vivant à l'état de nature chez ceux qui ont le privilège de la posséder.On peut la qualifier d'enfantine,de rudimentaire..."
"Venue du fond des âges et des consciences,elle a résisté aux assauts de la raison pure,du doute métaphysique,des scepticismes,de la libre pensée,du ou des marxismes.Rien ne l'explique.Elle existe pourtant.
Parfois,elle a à faire front;souvent,elle subit;toujours elle tient...
Elle façonne un type d'hommes ou de femmes,pour lesquels l'existence de Dieu paraît une évidence aussi naturelle que d'avoir un père ou une mère.
Cette forme de croyance soutenait de Gaulle de toute sa puissance granitique."
phrase écrite page 726 par André Malraux suite à l' entretien qu'il avait eu avec l'abbé Vitel
Vidéo: Professeur Alain Larcan/Président du Conseil Scientifique de la Fondation De Gaulle
Un mot sur l'auteur Alain Larcan:
Alain Larcan est professeur émérite à l'Université Henri Poincaré de Nancy, membre et ancien président de l'Académie nationale de médecine.
Il est titulaire d'un doctorat en philosophie. Il préside le conseil scientifique de la fondation Charles de Gaulle.
Il a été membre du Conseil régional de Lorraine. Il est membre de l'Académie de Stanislas.
Le 5 rue de Solferino abrite le bureau occupé par le général de Gaulle de 1947 à 1958. http://www.charles-de-gaulle.org/







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