dimanche 18 juillet 2010
HOMMAGE/LIVRE: CHER AMOUR dernier livre de Bernard Giraudeau
Photo: Bernard Giraudeau-Vidéo hommage/Alain Bashung~ MADAME REVE ~ PEINTURES
envoyé par modinelly. - Futurs lauréats du Sundance.
Hommage:
<< Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble....>>
Ainsi saluait Bashung, en 2003, récitant Villon dans une "Anthologie de la poésie française" bien étrange à réécouter à présent que l'artiste nous a quitté il y a plus d'un an et dont la chanson "Madame rêve" répond avec en écho au titre de ce Livre " Cher amour", qui restera comme la dernière lettre ouverte de Bernard Giraudeau, homme de cœur et homme de lettre, décédé ce 17 juillet 2010.
Les derniers mots d'un écrivain, poète de la mer et des femmes...
" La maladie sans l'amour c'est la mort...": Extrait
"Depuis quelques jours, je rêve de quitter le quai pour d’autres terres..."
"Je vous rêve, Madame...Cher amour...A vous l'irremplaçable, l'ultime inconnue, je dédie ces voyages lointains et immobiles. Je vous ai si longtemps cherchée, dans la jungle, les déserts, les montagnes, les bars et les bordels et vous voilà à jamais...(...)Ce qui suit vous est conté à vous, madame T, à vous et à nulle autre, à moins que vous ne souhaitiez qu’il en soit autrement… C’est parce que je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début voyez-vous. Ce sont des voyages au pays des hommes. Voyagez, dit-on, on n’en revient jamais. C’est juste, je vous écris pour prolonger l’instant, garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, à “l’impermanence”, ceci sans succès bien sûr puisque c’est vouloir figer l’éphémère et j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. Le prendrez-vous, ce temps de me lire, pour me prolonger un peu en vous."
Préambule: par Nibelle et Baudouin
J'étais séduit par le roman "Les dames de nage" de Bernard Giraudeau dans lequel il décrit le destin de trois personnages, trois amis, partis chercher l'amour à travers le monde.
Pour lui rendre hommage, je vous parle d'un autre roman dans lequel le comédien et écrivain m'a ému. Cher Amour, roman écrit sur le mode épistolaire, raconte l'histoire d'un homme qui écrit à une femme qu'il n'a pas encore rencontrée, une femme rêvée, éminemment désirée, qu'il invoque et qu'il attend. «Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début, voyez-vous».
Il se livre et raconte ses voyages, de l'Amazonie au Cambodge en passant par le Chili, l'Indonésie ou Djibouti. Il tente de la séduire à travers son récit. A ses retours à Paris, où il cherche encore cette inconnue, il parle de ses expériences sur des tournages de film ou au théâtre.

Bernard Giraudeau écrit dans un style exceptionnel, à la fois poétique et cru. Il décrit inlassablement, cette envie de découvrir le monde, mais aussi cette inspiration permanente, insatisfaite à aimer, à être aimé... et enfin à se poser un jour dans les bras d’une femme. Dans Cher amour, au fil d’une longue lettre, l’auteur nous emmène en voyage, saisissant des histoires, des parfums, des visages qui font la beauté de l’existence. Il y évoque aussi la maladie. Une autre facette de la vie... (Cher amour de Bernard Giraudeau, Métailié 2009, 265 pages).
Bernard René Giraudeau est un acteur, réalisateur, producteur, scénariste et écrivain français, né le 18 juin 1947 à La Rochelle en Charente-Maritime et mort d'un cancer le 17 juillet 2010 à Paris.
Une si belle rencontre : Bernard GIRAUDEAU, « Cher amour »
Bernard Giraudeau livre ses carnets de voyages et beaucoup plus…à une mystérieuse « Madame T », femme idéale imaginaire. Dans une grande lettre d’amour, l’écrivain lui raconte ses aventures du Chili en Amazonie « cette forêt surhumaine » aux Philippines, à l’Erythrée. Qu’est-il allé chercher sur ces terres lointaines ? C’est toute la question.
Engagé dans la Marine nationale à 15 ans, Bernard Giraudeau a « grandi trop vite à écumer le monde ». Marin, comédien, écrivain, documentariste, il nous conte ses voyages mobiles, géographiques, et son grand voyage immobile, le théâtre fait de plaisirs et de grandes souffrances. Giraudeau ne se trouvait jamais bon sur scène. « Le perfectionnisme le tue ». « Tous les rôles m’obsèdent ». Rongé par ses insatisfactions, il répète, joue, part en tournée, devient producteur, travaille jusqu’à l’épuisement.
C’est un homme que la maladie va changer. Un premier cancer au rein en 2000, « le premier avertissement que lui envoie son corps » malmené, épuisé, à bout de souffle. Mais à peine remis, le comédien reprend une vie à un rythme d’enfer. Il se dit qu’il doit profiter de ce supplément de vie qui lui est donné. Il s’épuise encore. Un deuxième cancer en 2005… «Je finis par rester à l’hôpital le jour pour jouer le soir avec une perfusion dans le bras ». Il devra interrompre les représentations de Richard III. La maladie in fine va l’apaiser, l’obliger à se poser, lui apprendre à mieux se connaître et à entendre les autres, ses proches dont il n’a jamais rien su recevoir.
Vidéo/Hommage de Pierre Arditi à l'homme Bernard Giraudeau
mercredi 30 juin 2010
HOMMAGE/LIVRE: TRISTES TROPIQUES de Claude Lévi-Strauss / Terre Humaine...
Claude Lévi-Strauss*, anthropologue, ethnologue et Humaniste Français, est décédé le 30 Octobre 2009, dans l'année de son 100e anniversaire, il y a 8 mois, soit 2 mois jours pour jours avant l'enlèvement des deux journalistes Français, Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, otages dans la jungle Afghan, depuis 6 mois...
Ouvrage poignant, Tristes tropiques porte en soi le remords de l'Occident et la difficile posture de l'ethnologue, écartelé entre des mondes inconciliables par faute d'une inculturation autistique.
« Tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures(...) Nous ne concevons pas que des principes, qui furent féconds pour assurer notre propre épanouissement, ne soient pas vénérés par les autres, au point de les inciter à renoncer à leurs principes propres, tant devrait être grande, croyons-nous, leur reconnaissance envers nous de les avoir imaginés en premier."
Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire (1952),Tristes Tropiques/Le Retour (1955)*/
Claude Lévi-Strauss 1908-2009
Le Retour/extrait: " Une indifférence terriblement autiste…"
Chez les musulmans comme chez nous, j'observe la même attitude. (...) A l'abri d'un rationalisme juridique et formaliste, nous nous construisons pareillement une image du monde et de la société où toutes les difficultés sont justiciables d'une logique artificieuse, et nous ne nous rendons pas compte que l'univers ne se compose plus des objets dont nous parlons. Comme l'Islam est resté figé dans sa contemplation d'une société qui fut réelle il y a sept siècles, et pour trancher les problèmes de laquelle il conçut alors des solutions efficaces, nous n'arrivons plus à penser hors des cadres d'une époque révolue depuis un siècle et demi, qui fut celle où nous sûmes nous accorder à l'histoire. (...) Parallèlement au monde islamique, la France de la Révolution subit le destin réservé aux révolutionnaires repentis, qui est de devenir les conservateurs nostalgiques de l'état de choses par rapport auquel il se situèrent une fois dans le sens du mouvement.
Vis-à-vis des peuples et des cultures (...), nous sommes prisonniers de la même contradiction dont souffre l'Islam en présence de ses protégés et du reste du monde. Nous ne concevons pas que des principes, qui furent féconds pour assurer notre propre épanouissement, ne soient pas vénérés par les autres, au point de les inciter à renoncer à leurs principes propres, tant devrait être grande, croyons-nous, leur reconnaissance envers nous de les avoir imaginés en premier. Ainsi l'Islam qui, dans le Proche-Orient, fut l'inventeur de la tolérance, pardonne mal aux non-musulmans de ne pas abjurer leur foi au profit de la sienne, puisqu'elle a sur toutes les autres la supériorité écrasante de les respecter. (...)
Claude Lévi-Strauss...
Tristes Tropiques: Verba volant, scripta manent...
Les paroles s'envolent, les écrits restent...
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Claude Lévi-Strauss, 1955, rééd. Pocket, coll. « Terre humaine », 2001.
Tristes Tropiques: Chronique d'une société artificieuse...
par Régis Meyran
Tristes tropiques fut publié en 1955 dans la collection « Terre humaine », créée par l'ethnologue Jean Malaurie dans le but de diffuser un nouveau genre de livre, à mi-chemin entre l'essai littéraire et l'ouvrage savant : il s'agissait par là de sensibiliser un large public à la démarche anthropologique, en permettant à l'ethnologue de sortir du registre scientifique habituel pour endosser la peau d'un écrivain et livrer impressions, souvenirs et états d'âme. Tristes tropiques, qui s'inscrivait pleinement dans cette ligne éditoriale, fut aussitôt un gros succès de librairie.
D'un Ethnologue entropologisé*:
On est a priori aux antipodes de l’empathie que le lecteur occidental est en droit d’attendre d’un anthropologue respectable. À moins de lire ce récit comme une parodie du genre et de lui-même.
Ce brin de scepticisme paraît faire corps avec le destin des sciences humaines depuis que « la perte de confiance dans l’univers a fait prendre conscience de l’ironie de la condition humaine51 », vers la fin du xviiie et le début du xixe siècle, époque où l’ironie de situation, l’ironie dramatique et la parabase, procédés traditionnellement rattachés à la peripeteia des Anciens, entrent dans la catégorie de l’ironie. Cette nouvelle acception n’a pu s’imposer que parce qu’elle fait désormais partie de la réalité existentielle des individus. Tout au bout de l’ironie il y aurait l’absurde, mélange d’existentialisme et de désillusion historique.
Cependant l’ironie de Lévi-Strauss aurait sonné comme une grinçante condescendance si elle n’avait recouvert que l’objet d’étude proprement dit. Or les illusions du moi n’ont pas été épargnées. L’ironie vaut aussi pour lui. Au plus fort des envolées sarcastiques, l’empathie ne fait jamais faux bond. Tant qu’elle ne sombre pas dans l’autodérision systématique ou la pose mondaine, l’ironie purifie autant qu’elle salit. On pourrait ainsi parler d’une empathie au second degré. Celle-ci renvoie à un bon usage des émotions dans la description ethnographique, l’objectif étant de passer de la « contemplation éblouie » à la « contemplation inquiète52 », pour faire émerger un texte vivant qui rende compte d’une certaine angoisse relative aux enjeux de la modernité. Ainsi, les variations de ton renvoient moins à un défi esthétique, qu’à une éthique propre à tout récit, qu’il soit scientifique ou littéraire.
Entre sarcasme, lyrisme et neutralité, le texte ethnographique tente de cerner au mieux le réel. Et c’est dans une empathie contrôlée – savant dosage de sens critique, d’humanisme et d’auto-réflexivité – que ses vertus heuristiques sont les plus manifestes. Tristes tropiques incarnait pour moi ce juste ton, soutenu par une forme incroyablement originale qui défie la loi des genres (récit de voyage, ethnographie classique, essai philosophique, pamphlet, texte symboliste). Le texte ethnographique se parait avec Lévi-Strauss de la grâce du Livre.
Une autobiographie intellectuelle.
L'auteur, Claude Lévi-Strauss, a alors 47 ans et il est devenu l'un des ethnologues les plus reconnus de la profession, spécialiste des sociétés traditionnelles américaines, inventeur d'un courant de pensée dont la notoriété dépassera largement les frontières de la discipline : le structuralisme anthropologique. Et voilà qu'il publie un livre inattendu, tranchant résolument avec la froide objectivité universitaire... Tristes tropiques est avant tout un récit de voyages et une réflexion sur le sens de ceux-ci, mais c'est aussi une autobiographie intellectuelle, l'histoire de l'apprentissage du métier d'ethnologue.
Comment résumer une oeuvre aussi inclassable ? Bien sûr, l'auteur décrit avec force détails les particularités culturelles des Indiens Bororos, Nambikwaras, Tupis vivant sur le plateau du Mato Grosso (Brésil), qu'il a côtoyés pendant des années, et dont l'étude avait débouché sur la rédaction de sa thèse complémentaire La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwaras (1948). Mais, au fil des paragraphes, il passe inopinément d'un continent à l'autre, de l'Ancien au Nouveau Monde ; il se rappelle son exode vers New York au moment de l'occupation allemande en France, son passage par les Antilles... En réalité, en même temps qu'il dépeint ses pérégrinations passées, il propose sa vision du voyage. On ne peut, selon lui, percevoir l'autre tel qu'il est que par une opération de « triple décentrement » : le voyageur doit garder à l'esprit le fait qu'il a certes changé de lieu, mais aussi de temporalité, puisque le « progrès » ne touche pas toutes les parties du monde à la même vitesse, et enfin de classe sociale, car l'argent dont on dispose n'a plus la même valeur en un autre point du globe. Toutefois, ce regard particulier est rarement de mise. Ainsi, la célèbre phrase d'introduction du livre - « Je hais les voyages et les explorateurs » - doit se comprendre comme une critique de l'exotisme et du sensationnel présents dans tant de récits d'aventures et qui débouchent sur la fabrication de stéréotypes, dont se repaissent les touristes.
Le versant triste des tropiques.
Au-delà de cette simple critique, le propos est de toute manière quelque peu désabusé : c'est que l'arrogante civilisation occidentale ne semble amener partout que guerre et désolation, provoquant l'extinction de nombreuses peuplades « primitives » et dévastant l'écosystème. De ce point de vue, les tropiques paraissent bien « tristes », car les voyages nous montrent finalement « notre ordure lancée au visage de l'humanité »...
LE LIVRE: TRISTES TROPIQUES
Le Retour / Extrait du Chapitre 9 : "Une indifférence terriblement autiste... "
Cette neuvième et dernière partie intitulée « Le retour » pourrait être rebaptisée : « Triste ethnologue » ou « Le non-retour ». L’homme, le savant et sa discipline semblent être arrivés au bout de la nuit d’un voyage à la fois intime et historique, éreintés d’avoir fait le tour de la condition humaine – en un mot : entropologisés(1)*. Et l’on pourrait presque faire dire à l’ethnologue ces vers du poète Paul Verlaine:
_______________________________________Claude Lévi-Strauss
"Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,Des vers, des temples grecs et des tours en spirales qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales..."
Et je vois du même œil les bons et les méchants.
______________________________________________1908-2009
Claude Lévi-Strauss parle de l'islamisme et de nos sociétés...
Sur le plan esthétique, le puritanisme islamique, renonçant à abolir la sensualité, s'est contenté de la réduire à des formes mineures : parfums, dentelles, broderies et jardins. Sur le plan moral, on se heurte à la même équivoque d'une tolérance affichée en dépit d'un prosélytisme dont le caractère compulsif est évident. En fait, le contact des non-musulmans les angoisse. Leur genre de vie provincial se perpétue sous la menace d'autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur, et qui risquent de l'altérer par la seule contigüité.
Plutôt que parler de tolérance, il vaudrait mieux dire que cette tolérance, dans la mesure où elle existe, est une perpétuelle victoire sur eux-mêmes. En la préconisant, le Prophète les a placés dans une situation de crise permanente, qui résulte de la contradiction entre la portée universelle de la révélation et l'admission de la pluralité des fois religieuses. Il y a là une situation "paradoxale" au sens pavlovien, génératrice d'anxiété d'une part et de complaisance en soi-même de l'autre, puisqu'on se croit capable, grâce à l'Islam, de surmonter un pareil conflit. En vain, d'ailleurs : comme le remarquait un jour devant moi un philosophe indien, les musulmans tirent vanité de ce qu'ils professent la valeur universelle de grands principes : liberté, égalité, tolérance ; et ils révoquent le crédit à quoi ils prétendent en affirmant du même jet qu'ils sont les seuls à les pratiquer.
Un jour, à Karachi, je me trouvais en compagnie de Sages musulmans, universitaires ou religieux. A les entendre vanter la supériorité de leur système, j'étais frappé de constater avec quelle insistance ils revenaient à un seul argument : sa simplicité. La législation islamique en matière d'héritage est meilleure que l'hindoue, parce qu'elle est plus simple. Veut-on tourner l'interdiction traditionnelle du prêt à intérêt : il suffit d'établir un contrat d'association entre le dépositaire et le banquier, et l'intérêt se résoudra en une participation du premier dans les entreprises du second. Quant à la réforme agraire, on appliquera la loi musulmane à la succession des terres arables jusqu'à ce qu'elles soient suffisamment divisées, ensuite on cessera de l'appliquer - puisqu'elle n'est pas article de dogme - pour éviter un morcellement excessif : "there are so many ways and means..."
Tout l'Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l'esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d'une très grande (mais trop grande) simplicité. D'une main on les précipite, de l'autre on les retient au bord de l'abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne ? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C'est ainsi qu'on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique avec sa coupe compliquée, ses guichets en passementerie pour la vision, ses boutons-pressions et ses cordonnets, le lourd tissu dont il est fait pour s'adapter exactement aux contours du corps humain tout ne le dissimulant aussi complètement que possible. Mais, de ce fait, la barrière du souci s'est seulement déplacée, puisque maintenant il suffira qu'on frôle votre femme pour vous déshonorer, et vous vous tourmenterez plus encore. Une franche conversation avec de jeunes musulmans enseigne deux choses : d'abord, qu'ils sont obsédés par le problème de la virginité prénuptiale et de la fidélité ultérieure ; ensuite que le purdah, c'est-à-dire la ségrégation des femmes, fait en un sens obstacle aux intrigues amoureuses, mais les favorise sur un autre plan : par l'attribution aux femmes d'un monde propre, dont elles sont seules à connaître les détours. Cambrioleurs de harems quand ils sont jeunes, ils ont de bonnes raisons pour s'en faire les gardiens une fois mariés.
Hindous et musulmans de l'Inde mangent avec leurs doigts. Les premiers, délicatement, légèrement, en saissant la nourriture dans un fragment de chapati (on appelle ainsi ces larges crêpes, vite cuites en les plaquant au flanc intérieur d'une jarre enfouie dans le sol et remplie de braises jusqu'au tiers). Chez les Musulmans, manger avec ses doigts devient un système : nul ne saisit l'os de la viande pour ronger la chair. De la seule main utilisable (la gauche étant impure, parce que réservée aux ablutions intimes), on pétrit, on arrache les lambeaux ; et quand on a soif, la main graisseuse empoigne le verre.
En observant bien ces manières de table qui valent bien les autres, mais qui du point de vue occidental semblent faire ostentation de sans-gêne, on se demande jusqu'à quel point la coutume, plutôt que vestige archaïque, ne résulte pas d'une réforme voulue par le Prophète : "ne faites pas comme les autres peuples qui mangent avec un couteau", inspiré par le même souci, inconscient sans doute d'infantilisation systématique, d'imposition homosexuelle de la communauté par la promiscuité qui ressort des rituels de propreté après le repas, quand tout le monde se lave les mains, se gargarise, éructe et crache dans la même cuvette, mettant en commun, dans une indifférence terriblement autiste, la même peur de l'impureté associée au même exhibitionnisme. La volonté de se confondre est d'ailleurs accompagnée par le besoin de se singulariser comme groupe, ainsi l'institution du purdah : "que vos femmes soient voilées pour qu'on les reconnaisse des autres !".
La fraternité islamique repose sur une base culturelle et religieuse. Elle n'a aucun caractère économique ou social. Puisque nous avons le même dieu, le bon musulman sera celui qui partagera son houka [narguilé, NDLR] avec le balayeur. Le mendiant est mon frère en effet : en ce sens, surtout, que nous partageons fraternellement la même approbation de l'inégalité qui nous sépare ; d'où ces deux espèces sociologiquement si remarquables : le musulman germanophile et l'Allemand islamisé ; si un corps de garde pouvait être religieux, l'Islam paraîtrait sa religion idéale : stricte observance du règlement (prières cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions) ; revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles) ; promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l'accomplissement des fonctions religieuses ; et pas de femmes. [...]
Il m'a fallu rencontrer l'islam pour mesurer le péril qui menace aujourd'hui la pensée française. Je pardonne mal [à l'Occident] de me présenter notre image, de m'obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les musulmans comme chez nous, j'observe la même attitude livresque, le même esprit utopique, et cette conviction obstinée qu'il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarassé aussitôt. A l'abri d'un rationalisme juridique et formaliste, nous nous construisons pareillement une image du monde et de la société où toutes les difficultés sont justiciables d'une logique artificieuse, et nous ne nous rendons pas compte que l'univers ne se compose plus des objets dont nous parlons. Comme l'Islam est resté figé dans sa contemplation d'une société qui fut réelle il y a sept siècles, et pour trancher les problèmes de laquelle il conçut alors des solutions efficaces, nous n'arrivons plus à penser hors des cadres d'une époque révolue depuis un siècle et demi, qui fut celle où nous sûmes nous accorder à l'histoire. [...] Parallèlement au monde islamique, la France de la Révolution subit le destin réservé aux révolutionnaires repentis, qui est de devenir les conservateurs nostalgiques de l'état de choses par rapport auquel il se situèrent une fois dans le sens du mouvement.
Vis-à-vis des peuples et des cultures encore placés sous notre dépendance, nous sommes prisonniers de la même contradiction dont souffre l'Islam en présence de ses protégés et du reste du monde. Nous ne concevons pas que des principes, qui furent féconds pour assurer notre propre épanouissement, ne soient pas vénérés par les autres, au point de les inciter à renoncer à leurs principes propres, tant devrait être grande, croyons-nous, leur reconnaissance envers nous de les avoir imaginés en premier. Ainsi l'Islam qui, dans le Proche-Orient, fut l'inventeur de la tolérance, pardonne mal aux non-musulmans de ne pas abjurer leur foi au profit de la sienne, puisqu'elle a sur toutes les autres la supériorité écrasante de les respecter. [...]
On ne saurait imaginer de contraste plus marqué que celui du Sage [bouddhiste] et du Prophète. Ni l'un ni l'autre ne sont des dieux, voilà leur unique point commun. A tous autres égards ils s'opposent : l'un chaste, l'autre puissant avec ses quatre épouses ; l'un androgyne, l'autre barbu ; l'un pacifique, l'autre belliqueux ; l'un exemplaire et l'autre messianique. Mais aussi, douze cent ans les séparent ; et c'est l'autre malheur de la consience occidentale que le christianisme qui, né plus tard, eût pu opérer leur synthèse [du bouddhisme et de l'Islam], soit apparu "avant la lettre" - trop tôt - non comme une conciliation a posteriori de deux extrêmes, mais passage de l'un à l'autre : terme moyen d'une série destinée par sa logique interne, par la géographie et par l'Histoire, à se développer dorénavant dans le sens de l'Islam ; puisque ce dernier - les musulmans triomphent sur ce point - représente la forme la plus évoluée de la pensée religieuse, sans pour autant en être la meilleure : je dirais même en étant pour cette raison la plus inquiétante des trois.
Claude Levi-Strauss - 1955- Tristes Tropiques/ Terre Humaine...
(1)* : Plutôt qu’anthropologie, il faudrait écrire “entropologie” le nom d’une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration. » (Lévi-Strauss, Tristes tropiques [1955], Paris, Presses Pocket, coll. « Terre Humaine/Poche », 1984, p. 496). Ce néologisme est construit à partir du substantif « entropie », phénomène physique que Lévi-Strauss considère comme inhérente à la dynamique de toute civilisation.
Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, otages en Afghanistan depuis 7 mois...
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MOBILISONS NOUS pour la libération d'Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, les deux journalistes français otages en Afghanistan depuis le 30 décembre 2009.
Une version US est en cours. En effet, les ravisseurs exigent, notamment, que la France intercède auprès des USA pour la libération de prisonniers afghans, retenus dans des prisons afghanes ou américaines.
Signez la pétition de Reporters sans frontières demandant la libération des deux journalistes français kidnappés en Afghanistan, exhortant les autorités françaises à faire preuve de la retenue et de la discrétion qu’elles avaient elles-mêmes demandées : http://www.rsf.org/fr-petition36145...
FAITES CIRCULER. MERCI. Hervé et Stéphane, et leurs familles, ont besoin de votre soutien____________________________________________
Une version US est en cours. En effet, les ravisseurs exigent, notamment, que la France intercède auprès des USA pour la libération de prisonniers afghans, retenus dans des prisons afghanes ou américaines.
Signez la pétition de Reporters sans frontières demandant la libération des deux journalistes français kidnappés en Afghanistan, exhortant les autorités françaises à faire preuve de la retenue et de la discrétion qu’elles avaient elles-mêmes demandées : http://www.rsf.org/fr-petition36145... samedi 8 mai 2010
AFRIQUE/ROMAN:KATIBA de Jean-Christophe Rufin

Vidéo:Interview de l'auteur
Aujourd'hui ambassadeur au Sénégal et en Gambie, Jean-Christophe Rufin continue d'écrire. Dans son "Katiba", il explore les motivations qui président à un attentat et "tisse la toile d'un thriller au goût de soufre".
La revue de presse: Le Monde & Libération
Un ambassadeur de France en exercice peut-il publier un roman sur un sujet aussi sensible que le terrorisme islamiste ? Oui, apparemment. Il faut dire que Jean-Christophe Rufin n'est pas du sérail : ce médecin, qui a exercé entre autres la psychiatrie à l'hôpital Saint-Antoine, à Paris, est devenu écrivain, a obtenu le prix Goncourt en 2001 pour Rouge Brésil (Gallimard), avant d'entrer à l'Académie française. Jean-Christophe Rufin nous fait pénétrer dans le cerveau de ces fondamentalistes qui sont toujours entre deux prières, le kalachnikov à portée de la main. Les dialogues sonnent juste. A Paris, nous assistons, entre autres, à "l'essayage" d'une ceinture d'explosifs sur un futur martyr. On découvre aussi le fonctionnement d'une agence de renseignement privée qui a son siège en Belgique et travaille pour le compte de mystérieux commanditaires aux Etats-Unis..
.Après la fin du roman, l’auteur s’adresse à ses lecteurs. Il rappelle que ce livre est un «ouvrage de pure fiction», ce qui effectivement ne tombe pas sous le sens, et parle des personnes et des rencontres qui ont inspiré son histoire. Et là, tout à coup, arrive une émotion qui n’est pas dans le roman, en particulier quand il parle de son ami Michel Noureddine K. «Cet homme entre deux mondes, c’est Jasmine».
Un mot sur l'auteur:
Acteur engagé de la vie internationale, Jean-Christophe Rufin a dirigé plusieurs grandes organisations humanitaires.Rufin a 58 ans et il a eu 50 vies. Médecin, psychiatre, il a exercé à l’hôpital, il a travaillé pour Médecins sans frontières et un certain nombre d’ONG, il a été président d’Action contre la faim. Il a eu des postes dans des cabinets ministériels et dans la diplomatie française. Il est écrivain : premier essai en 1986, le Piège humanitaire ; premier roman en 1997, l’Abyssin, un énorme succès. Il a le Goncourt en 2001 pour Rouge Brésil et est élu à l’Académie française en 2008. Il fréquente l’Afrique depuis 1976 et la connaît très bien. Il est ambassadeur de France à Dakar au Senegal depuis 2007. Ceci est un extrait de son CV, c’est aussi une liste des lieux et des situations qui ont nourri Katiba. Son poste d'ambassadeur au Sénégal et en Gambie lui permet d'observer autrement l'Afrique qu'il avait connue naguère comme French Doctor...
On se promène donc à la suite de ces groupes armés qui se battent pour avoir la «licence» al-Qaida sur leur territoire.
L’auteur nous décrit la manière dont on aligne les verres sur une table selon le protocole séculaire du Quai d’Orsay, les relations de bureau entre espions - Sarah et Audrey, «spécialisées dans les renvois d’ascenseur, type comité d’admiration mutuelle» - ou la manière dont prie un islamiste, il «accomplissait le rituel avec une énergie qui virait à l’emphase. C’était assez typique des gens revenus à la religion après s’en être longtemps tenu éloignés».
Une katiba est un camp de combattants islamistes dans le Sahara. Katiba est un thriller géopolitique qui se passe entre Paris, le fin fond du Sahara, le bar de l’aéroclub de Dakar, la banlieue chic de Bruxelles, les bidonvilles de Nouakchott et les rues de New York. On y rencontre des espions et des militaires, forcément, mais aussi des islamistes et beaucoup de médecins, des agents doubles, triples et même plus. Un des ressorts de l’histoire est l’élection d’Obama, un autre une lutte féroce entre Abdelmalek Droukdal et un groupe dissident pour obtenir la franchise Al-Qaeda au Maghreb islamique.
Au centre de l’histoire, la belle, mystérieuse et assez bêcheuse Jasmine. Autour d’elle, le trafiquant algérien Kader, le cosmopolite médecin Dimitri, le très cynique mais pas totalement immoral Archie, et des personnages secondaires intéressants, comme le jeune et tendre Farid.
Le rythme du récit est assuré par un excellent sens du timing, du suspense et du changement de perspective. L’histoire se passe aujourd’hui, à l’ère des menaces non étatiques, «du défi lancé par des irréguliers, les faibles». C’est aussi l’ère des officines privées, une grande victoire du libéralisme. On savait déjà que la guerre était menée par ces officines (auxquelles les Etats-Unis sous-traitent largement les opérations en Afghanistan et en Irak), elles assurent aussi tout ce que les services officiels n’ont plus le droit de faire : interrogatoires musclés, écoutes sauvages, détentions arbitraires… Dans Katiba, une agence fait du renseignement pour le compte de pays (Etats- Unis, Algérie…) qui préfèrent se tenir à distance.
C’est enfin l’ère des trafics mondialisés : l’Afrique de l’Ouest est devenue le lieu de transit de la cocaïne, les narcos colombiens la livrent par bateau, elle remonte ensuite vers le nord parfois dans le camping-car de retraités européens.
En passant, on découvre que le GPS a changé la vie du désert et on passe une journée avec deux jeunes kamikazes qui s’apprêtent à se faire exploser. Au moment de leur apporter une pizza, deux heures avant l’attentat, leur mentor se demande : «Qu’est-ce que la nourriture quand on va mourir ? Manger nous projette dans l’avenir, au moins proche.»
Il n'y a dans cette entreprise romanesque nul manichéisme mais un sens aigu des défauts et des qualités humaines, que l'auteur a sans doute aiguisé au cours de ses multiples vies.Lui qui, jadis abandonné par son père, sut forger à la force du poignet un si brillant destin, livre beaucoup de lui-même dans cet opus sombre, miroir inversé de la politique franco-africaine de ces quinze dernières années. C'est pourquoi on peut lire son ouvrage policier comme une sorte de testament politique à décrypter avec le bon code.

Récit:
Quatre touristes occidentaux sont assassinés dans le Sahara. L'attaque est signée al-Qaida au Maghreb islamique, une organisation terroriste implantée dans les anciennes zones d'influence française d'Afrique de l'Ouest. Tout laisse à penser qu'elle veut aller beaucoup plus loin et rêve de frapper la France au coeur.
L'événement est présenté par les médias comme un fait divers tragique mais il met en alerte les services de renseignements, de Washington aux Émirats, d'Alger à Paris. Au centre de leurs jeux complexes, Jasmine. Jeune fonctionnaire du Quai d'Orsay apparemment sans histoire, elle émerge peu à peu comme la pièce maîtresse d'une opération d'envergure inédite.
Quels liens cette Française à l'élégance stricte entretient-elle avec le monde musulman ? Quelle secrète influence pèse sur elle depuis la disparition de son mari, consul de France en Mauritanie ? C'est en démêlant les fils les plus intimes de sa vie que la vérité se fera jour et que le suspense, haletant, trouvera son dénouement.
Complice, victime ou agent double, Jasmine incarné le mélange de répulsion et de fascination que le fondamentalisme religieux exerce inconsciemment sur chacun de nous.

© JEAN-MICHEL TURPIN/FEDEPHOTO
Le Roman:
A lire le roman, on comprend que son auteur est un homme qui sait observer, déduire et construire un diagnostic médical ou un roman, de la même manière que les agents de renseignement qu’il met en scène rassemblent des indices pour reconstruire le scénario d’un complot.
Une des forces de ce roman est la qualité des descriptions, descriptions attentives des gens, de leurs gestes et mimiques, des ambiances.L'auteur a pris le parti d'alterner les lieux, les forces en présence, les motifs de chacun et les idéologies respectives, avec le net souci d'instruire.
jeudi 29 avril 2010
LIVRE: LE TEMPS DE L'AFRIQUE par Jean Michel Severino & Olivier Ray

Le temps de l’Afrique – le cinquantenaire des indépendances africaines
Posté par Jean-Michel Severino le 7 avril 2010
Je voudrais partager avec vous un projet qui me tient tout particulièrement à cœur en cette année 2010 marquée par le cinquantenaire des indépendances africaines. Il prend la forme d’un essai intitulé Le temps de l’Afrique, que je viens de publier avec Olivier Ray aux éditions Odile Jacob.
Nous ne comprenons pas l’Afrique
Ce livre est né d’une stupéfaction et d’une rencontre.
La stupéfaction, c’est de s’apercevoir que nous ne comprenons pas l’Afrique, et que nous sommes aveugles au formidable jeu de forces qui l’animent.
L’arrivée de la Chine sur le continent est-elle une bonne ou mauvaise nouvelle pour ses habitants ? L’Afrique sub-saharienne est-elle trop ou trop peu peuplée ? Sera-t-elle en mesure de nourrir sa population en forte croissance ? Quels seront les effets du changement climatique au Sud du Sahara ? Doit-on s’attendre à la multiplication de guerres civiles et génocides de grande ampleur, comme celui qui a meurtri le Rwanda en 1994 ? Ou la tendance à l’apaisement engagée au tournant du siècle a-t-elle des chances de se poursuivre ? L’Afrique est-elle mûre pour la démocratie ? Faut-il craindre des vagues de migrants africains ? La croissance économique de ces dernières années est-elle au contraire appelée à durer, faisant de l’Afrique la prochaine puissance émergente ? L’Afrique a-t-elle sa place dans un monde multipolaire ?
D’innombrables ouvrages traitent de l’Afrique. Mais ils parlent d’une autre Afrique – celle de l’histoire. Nos clés de lecture sont aujourd’hui dépassées. Nous ne parvenons pas à déchiffrer les événements qui secouent le sous-continent et le transforment sous nos yeux. Deux Subsahariens sur trois ont moins de vingt-cinq ans. A l’opposé de nos sociétés européennes engourdies, le dynamisme démographique africain impose une cadence effrénée aux mutations du sous-continent. Il y avait seulement onze habitants par kilomètre carré en Côte d’Ivoire en 1960. Il y en a près de soixante dix aujourd’hui, et il y en aura cent dix en 2050. Si la France avait connu la même croissance démographique que la Côte d’Ivoire entre 1960 et 2005, elle compterait aujourd’hui deux cent cinquante millions d’habitants – dont soixante millions d’étrangers !
L’Afrique change donc précipitamment d’échelle et de cap. Compte tenu de la vitesse et de l’ampleur de la métamorphose en cours, nous devrions scruter la route plusieurs kilomètres en avant. Or nous regardons ce bolide africain s’élancer à toute allure… à travers un rétroviseur. Comment s’étonner que nous ne parvenions pas à penser sa trajectoire ? Le décalage est frappant entre le regard que nous portons sur l’Afrique, restée comme figée au siècle dernier, et ses réalités contemporaines.
L’Europe semble abdiquer
Dans le contingent des aveugles, le peloton européen figure au premier rang. Au fil des débats publics, l’espace au Sud du Sahara est présenté comme une terre maudite, marginalisée, à l’écart de la mondialisation. L’Afrique est perçue comme un objet de compassion, qui appelle – au mieux – la charité. Au pire, l’endiguement. Ses habitants sont promis à un avenir funeste dont la solidarité internationale, telle une perfusion d’antalgiques, devrait atténuer les souffrances ou réduire les convulsions. La charité a été largement sous-traitée à des organisations humanitaires et philanthropiques ; l’endiguement confié aux organisations onusiennes et aux Etats africains eux-mêmes. Ce regard, qu’il se veuille charitable ou « lucide », n’est certes pas sans rapport avec les réalités d’une Afrique qui émerge péniblement de plusieurs décennies de crises. Mais il ignore les bouleversements à l’œuvre sur le continent. Sans surprise, ce sont les acteurs les plus « jeunes » de notre société mondiale – Chinois, Indiens, Brésiliens – qui saisissent les opportunités de cette aventure inouïe. Savons-nous que les économies africaines connaissent, depuis le tournant du XXIème siècle, une croissance économique annuelle bien supérieure à celles des Etats-Unis ou de l’Europe ?
L’époque n’est pourtant pas si lointaine où nous avions l’impression de « connaître » l’Afrique, où nos pays y décelaient des « intérêts ». Depuis la fin de la guerre froide cependant, l’Europe s’en est détournée : plombé par une histoire pesante et aveuglante, son grand voisin du Sud est tombé en bas de la pile de ses politiques publiques. En ce début de XXIème siècle, tandis que des acteurs émergents des relations internationales s’intéressent aux évolutions de l’Afrique et à leurs relations avec ce continent, l’Europe semble abdiquer. La société de la rive Nord de la Méditerranée, et en premier lieu ses acteurs économiques, lui tournent le dos. Elle n’a plus de pensée publique réfléchie, cohérente, prospective sur l’Afrique.
Il est maintenant temps de reconnaître l’Afrique.
Ce livre est une tentative de penser une matière complexe et mouvante, qui défie nos grilles de lecture traditionnelles. Cette pensée part du refus de se laisser piéger par les évidences du passé. Elle repose sur l’observation des changements qui se déroulent sous nos yeux. Elle s’arrime, enfin, aux quelques points de repère que nous avons dans l’avenir. Nous savons d’ores et déjà que la population du sous-continent doublera en l’espace de seulement quelques décennies. Nous savons aussi qu’elle sera alors majoritairement urbaine. Or la façon dont les Africains vivront, se déplaceront, se définiront et interagiront avec leur environnement déterminera la trajectoire de leurs sociétés – mais aussi des nôtres.
Il ne s’agit pas ici de prédire si l’Afrique de demain ira « bien » ou ira « mal », ni de déterminer qui il conviendra alors de louer ou de blâmer. Les pages qui suivent ne se situent pas dans les débats stériles entre « afro-optimistes » et « afro-pessimistes », qui ont longtemps monopolisé les discussions sur le sujet. Le moment est venu de penser les conséquences de ces mutations d’intensité sismique sur l’Afrique, sur ses voisins et sur le monde. Ce que nous percevons, en interrogeant le présent et l’avenir, est la réémergence stratégique de l’Afrique – dans les risques comme dans les opportunités qui y sont liés.
L’Afrique du milliard et demi d’habitants s’imposera rapidement dans la mondialisation
L’Afrique est complexe. Jamais, peut-être, ne l’a-t-elle autant été qu’à l’heure de sa métamorphose. Toute analyse prospective d’un sujet en mouvement est condamnée à livrer des diagnostics frustes et des prévisions erronées. Nous assumons ces imprécisions et ces erreurs, convaincus que la complexité ne doit pas paralyser la réflexion. Il importe d’être en phase avec ce moment de l’histoire auquel nous nous situons, sans quoi nous risquons le chaos à nos portes – qu’aucune perfusion humanitaire ne saurait endiguer. L’Afrique du milliard et demi d’habitants s’imposera rapidement dans la mondialisation. Faute de s’engager dans des politiques cohérentes et adaptées, nous risquons de la voir s’inviter brusquement dans nos politiques intérieures. Le grand chambardement africain implique des choix radicaux de politique publique.
Nous avons rencontré Ibrahim dans un taxi à Johannesburg. La route était longue et encombrée pour arriver au centre-ville depuis l’aéroport. Nous avons sympathisé avec ce chauffeur, un Malien d’une trentaine d’années. Interrogé sur les raisons de son immigration en Afrique du Sud, il nous a raconté son périple. Le départ de son village natal, dans le Nord-est du pays. Après plusieurs saisons de mauvaises pluies, les céréales s’étaient faites rares sur le marché. Les spéculateurs quadruplaient les prix à la saison de « soudure ». Son père avait beau être l’un des hommes les plus riches du village, les portions avaient tout de même commencé à diminuer pour Ibrahim et ses six frères et sœurs. Ibrahim avait refusé de partir, comme ses cousins, se battre aux côtés de la rébellion. Par manque de rage contre son gouvernement. « Que voulez-vous qu’il fasse, le gouvernement ? Il n’a pas un franc dans ses tiroirs, il n’est même pas capable de payer l’instituteur du village. » Le récit d’Ibrahim collait : le Mali traversait à cette époque les années noires des ajustements structurels, et prenait la crise du coton de plein fouet.
L’histoire d’une grande migration, unique dans l’histoire de l’humanité
Alors Ibrahim a préféré partir. Commença pour lui une période d’errance à travers des grandes villes d’Afrique de l’Ouest. Il était à Abidjan quand la crise ivoirienne éclata. Il ne faisait pas bon y être étranger. Mais alors que la plupart de ses compagnons de route décidaient de se lancer dans le long périple en direction de Paris ou Londres, lui a préféré faire cap vers le Sud. On lui avait parlé de la nouvelle Afrique de Mandela, en plein décollage après l’Apartheid. Ce ne fut pas facile tout de suite : installé dans un Township, il traversa une nouvelle période de galère et de petits boulots. Voyant que nous regardions le petit chapelet qui pendait au rétroviseur, Ibrahim nous expliqua qu’il s’était converti. Une petite communauté évangéliste du township l’avait beaucoup aidé à son arrivée. Grâce à de l’argent emprunté à des fidèles et à une organisation caritative américaine, il a pu lancer son business. Il avait aujourd’hui cinq taxis à lui, reliés par un système radio dernier cri. Il prévoyait d’acheter un mini-van, pour relier les aéroports aux hôtels. « Comme les Chinois », qui ont aussi investi ce secteur. Encore quelques mois et il devrait pouvoir arrêter de conduire, pour se concentrer sur la gestion de son entreprise. Un petit bureau tout équipé l’attend. Et après ? Ibrahim a de grands projets. Il voudrait se marier et avoir des enfants. Mais d’abord changer de quartier : sa priorité est de sortir du township pour acheter un appartement en centre ville. Rentrer au pays ? Non : « mon pays c’est l’Afrique. Je suis chez moi ici. Et puis, business is good in South Africa. » Interrogé sur les violences anti-immigrés qui ont ensanglanté les townships à l’hiver 2008, il préféra changer de sujet.
Il nous est apparu que l’histoire d’Ibrahim était celle d’une Afrique en marche – tout sauf statique ou en marge du monde. Peut-être, aussi, de l’Afrique qui marche. L’histoire d’une grande migration, unique dans l’histoire de l’humanité. Ce livre s’attache à conter cette mutation africaine, riche d’opportunités et de défis d’un nouvel ordre. Une métamorphose qui marquera la planète dans son ensemble – et ne saurait laisser aucun de ses habitants indifférent.
J’espère que ces quelques réflexions vous donneront l’envie de découvrir ce livre, et de rejoindre les discussions sur l’Afrique au XXIème siècle qui accompagneront le cinquantenaire des indépendances africaines. Nous vous invitons chaleureusement à venir débattre des thèses avancées dans l’ouvrage, ou de partager votre vision de l’Afrique subsaharienne, des défis et des espoirs que suscitent sa métamorphose sur ce blog et dans le forum du site www.letempsdelafrique.com.
mardi 27 avril 2010
LIVRE: LA PART OBSCURE DE NOUS-MEMES...par Elisabeth Roudinesco

"Que les pervers soient sublimes quand ils se tournent vers l’art, la création ou la mystique, ou qu’ils soient abjects quand ils se livrent à leurs pulsions meurtrières, ils sont une part de nous-mêmes, une part de notre humanité, car ils exhibent ce que nous ne cessons de dissimuler : notre propre négativité, la part obscure de nous-mêmes". E.Roudinesco
Élisabeth Roudinesco : la part obscure de nous-mêmes
Interview du 21 Avril 2010:Philippe Vandel reçoit l’historienne et psychanalyste Elisabeth Roudinesco, auteure de La part obscure de nous-même, une histoire des pervers, publié chez Albin Michel.
Ecoutez E.Roudinesco en direct sur: http://www.france-info.com/chroniques-tout-et-son-contraire-2010-04-21-elisabeth-roudinesco-et-la-perversite-432682-81-400.html
Préambule:
Est réputé pervers, depuis l'apparition du mot au haut Moyen-Age, celui (ou celle) qui jouit du mal et de la destruction (de soi ou de l'autre). Mais si la présence de la perversion dans toutes les sociétés humaines est avérée, chaque époque la considère et la traite à sa façon.
L'histoire des pervers est ici racontée à travers ses grandes figures emblématiques, depuis le Moyen-Age (Gilles de Rais) jusqu'à nos jours (le nazisme au XXe siècle, les types complémentaires du pédophile et du terroriste aujourd'hui), en passant par le XVIIIe siècle (Sade) et le XIXe (l'enfant masturbateur, l'homosexuel(le), la femme hystérique).
Notre époque, qui croit de moins en moins à l'émancipation par l'exercice de la liberté humaine et pas davantage au fait que chacun d'entre nous recèle sa part obscure, feint de croire que la science (la génétique notamment) nous permettra bientôt d'en finir avec la perversion. Mais qui ne voit qu'en prétendant éradiquer le mal, dans un geste d'abolition définitive, nous prenons le risque de détruire l'idée même d'une possible distinction entre le bien et le mal, qui est au fondement même de la civilisation ?
Comme toujours avec Elisabeth Roudinesco, la démonstration est rigoureuse, alerte, argumentée, et s'adresse d'abord au grand public cultivé.
Un mot sur l'auteur...

Elisabeth Roudinesco est historienne, docteur d'Etat ès lettres et sciences humaines, habilitée à diriger des recherches (HDR). Née en 1944, elle est l'auteur de nombreux ouvrages et articles de critique littéraire et d'histoire de la pensée. Elle a été membre de l'Ecole freudienne de Paris (1969-1981), du comité de rédaction de la revue Action poétique (1969-1979) et de la revue L'Homme (1997-2002), et collaboratrice au journal Libération (1986-1996). Elle a été chargée de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (1992-1996) et à l'Ecole pratique des hautes études (2001-2007), vice-présidente de la SIHPP (1990-2006). Elle est l'auteur de nombreux livres de référence, parmi lesquels : Histoire de la psychanalyse en France, deux volumes (1982, 1986, 1994, 2009), Jacques Lacan. Esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée (1993, 2009), Dictionnaire de la psychanalyse, avec Michel Plon, (1997, 2000), Pourquoi la psychanalyse ? (1999, 2001), La Famille en désordre (2002) et La Part obscure de nous-mêmes. Une histoire des pervers (2007). Ses ouvrages sont traduits en 30 langues
Présentation :
— Où commence la perversion et qui sont les pervers ?
Est réputé tel, depuis l’apparition du mot au Moyen Âge, celui qui jouit du mal et de la destruction de soi ou de l’autre. Mais si l’expérience de la perversion est universelle, chaque époque la considère et la traite à sa façon.
— L’histoire des pervers en Occident
est ici racontée à travers ses grandes figures emblématiques, depuis l’époque médiévale (Gilles de Rais, les mystiques, les flagellants) jusqu’à nos jours (le nazisme au XXè siècle, les types complémentaires du pédophile et du terroriste aujourd’hui) en passant par le XVIIIè siècle (Sade) et le XIXè (l’enfant masturbateur, l’homosexuel, la femme hystérique).
— Notre époque
, qui croit de moins en moins à l’émancipation par l’exercice de la liberté humaine, et pas davantage au fait que chacun d’entre nous recèle sa part obscure, feint de croire que la science nous permettra bientôt d’en finir avec la perversion. Mais qui ne voit qu’en prétendant l’éradiquer, nous prenons le risque de détruire l’idée d’une possible distinction entre le bien et le mal, qui est au fondement même de la civilisation ?
Entretien avec Élisabeth Roudinesco, pour L’homme en question , 18 septembre 2007.
— Ne sommes-nous pas tous un peu pervers ?
— Tous les êtres humains ont des fantasmes pervers : envie de tuer, de nuire, de s’exhiber, de manipuler, de dominer, de faire souffrir. C’est en cela que la perversion est la part obscure de nous-mêmes. Mais on ne devient réellement pervers que lorsqu’on met en acte de tels fantasmes, à des degrés divers. Soit à titre individuel, soit de façon organisée, comme dans les dictatures où l’État devient tortionnaire et persécuteur. Le nazisme est l’exemple le plus extrême d’un système pervers puisque le génocide devient la Loi.
— La perversion est-elle pensable en dehors des catégories du bien et du mal ?
— La perversion est synonyme de perversité : jouir de faire le mal et pas simplement faire le mal sans en jouir. Mais elle peut être sublimée en son contraire dans l’art ou la créativité. Si le Marquis de Sade n’avait pas été l’auteur d’une œuvre majeure, il aurait sans doute été un criminel. Être pervers, c’est donc être double, attiré tantôt par le haut (la civilisation) et tantôt par le bas (la souillure). À cet égard, la perversion est pensable, en effet, selon les catégories du bien et du mal, dans la mesure où chaque société a besoin, pour exister, de penser cette différence.
Mais comme la manière de désigner le bien et le mal varie selon les époques, les pervers peuvent être tantôt les victimes d’une Loi qui les persécute, et tantôt des bourreaux ou des rebelles — voire des héros — qui défient la loi de Dieu ou des hommes. Pendant des siècles, l’homosexuel, regardé comme le mal absolu pour cause de sodomie, fut envoyé au bûcher, avec l’hérétique, la sorcière et celui qui se livrait au commerce charnel avec les animaux. Au XIXè siècle, il fut l’incarnation d’un mal qui venait des mauvais instincts de l’homme, descendant du singe. La rédemption passait, non par Dieu et les flammes, mais par la science médicale. Aujourd’hui, dans les états démocratiques, les pervers ne sont plus sanctionnés ni par Dieu ni par la science, ni par la loi, sauf quand ils sont criminels. Le mal absolu, c’est donc le pédophile, criminel et malade, de même que le terroriste — celui du 11 septembre — qui prétend incarner le bien, alors qu’il est l’agent du mal, c’est-à-dire d’une destruction massive de l’autre et de lui-même.
— Vous intitulez votre dernier chapitre “La société perverse”. En quoi notre société contemporaine peut-elle être considérée comme perverse ?
— Parce qu’elle tend à réduire l’âme au corps, à traiter les sujets comme des marchandises et à laisser croire que la solution à la question du désir pourrait être trouvée dans la gestion des corps et non plus dans l’aspiration à un idéal. Il s’agit là d’une tentative de domestication de la part obscure de nous-mêmes — de nos fantasmes, de notre imaginaire —, douce et invisible, propre aux états démocratiques, à l’ère du biopouvoir, lequel prétend venir à bout de tous les comportements dits déviants ou d’addiction. J’appelle perverse une société puritaine et pornographique : étalage maniaque de l’intimité, d’un côté, répression ensuite de ce que l’on a sciemment exhibé. Et tout cela au nom du bonheur individuel et de la santé.
samedi 24 avril 2010
LIVRES:FRANÇAIS ET MUSULMAN : EST-CE POSSIBLE ? de Khalil Merroun

Vidéo: La Paix est la chose la plus précieuse..par K.Merroun
«L'Islam doit sortir des caves et ne plus vivre caché. Il doit s'exprimer à l'instar du judaïsme, du christianisme ou du bouddhisme dans une république libre, égalitaire et fraternelle.»Khalil Merroun, Recteur de la mosquée d’Evry Courcouronnes
Regards croisés sur les musulmans de France
Préambule:
Prenant le contre-pied des polémiques sur l'incompatibilité de l'islam et de la République, plusieurs ouvrages montrent qu'il est possible d'être musulman et français
Décidément, le sujet est à la mode. Alors que l’on attend la traduction de l’ouvrage de l’universitaire américain John R. Bowen (Can Islam be French? Pluralism and Pragmatism in a Secularist State, Princeton University Press, septembre 2009), deux livres sortis presque simultanément décident de répondre par l’affirmative à cette question qui semble tant inquiéter les Français.
Les Éditions Autrement ont choisi le mode photographique pour présenter ces Français ordinaires – candidats aux élections municipales, bénévoles dans des associations, militaires, médecins ou encore hommes d’affaires – et par ailleurs croyants musulmans.
Grâce à un patient travail d’approche, la photographe France Keyser est parvenue à les saisir dans leur vie quotidienne, au travail, au supermarché, au golf ou en prière. Habilement disséminés dans une maquette dynamique, les textes du politologue Vincent Geisser accréditent (parfois avec un peu d’insistance) la thèse selon laquelle, pour ces Français comme les autres, «la foi et la pratique religieuse sont moins vécues comme des traditions importées de là-bas que comme des expressions vivantes de leur citoyenneté ici».
Le recteur de la grande mosquée d’Évry-Courcouronnes, Khalil Merroun, va même plus loin. Les entretiens que cet ancien ouvrier à la Snecma, né au Maroc, a accordés à la journaliste Isabelle Lévy ont un but: démontrer au lecteur «qu’il est possible d’être de nationalité française et de religion musulmane».
Pour cela, il rappelle, exemples à l’appui, que «l’islam ordonne aux musulmans de respecter les lois du pays lorsque celles-ci ne portent pas atteinte à leur foi», et appelle également ceux-ci à se détacher des «traditions culturelles qui n’ont rien à voir avec l’islam» sur des sujets comme le port d’un vêtement, la polygamie, l’illettrisme, etc.
Mais il pousse également le raisonnement à son terme: en «défenseur acharné de la laïcité», il revendique «une laïcité égalitaire avec tous les cultes» et se prononce pour la rémunération des aumôniers d’hôpitaux et de prisons, la subvention des mosquées, la création de carrés confessionnels dans les cimetières ou encore l’appel à la prière du haut du minaret «à voix d’homme» (c’est-à-dire sans haut-parleur).
Décidément, le sujet est à la mode. Alors que l’on attend la traduction de l’ouvrage de l’universitaire américain John R. Bowen (Can Islam be French? Pluralism and Pragmatism in a Secularist State, Princeton University Press, septembre 2009), deux livres sortis presque simultanément décident de répondre par l’affirmative à cette question qui semble tant inquiéter les Français.
Les Éditions Autrement ont choisi le mode photographique pour présenter ces Français ordinaires – candidats aux élections municipales, bénévoles dans des associations, militaires, médecins ou encore hommes d’affaires – et par ailleurs croyants musulmans.
Grâce à un patient travail d’approche, la photographe France Keyser est parvenue à les saisir dans leur vie quotidienne, au travail, au supermarché, au golf ou en prière. Habilement disséminés dans une maquette dynamique, les textes du politologue Vincent Geisser accréditent (parfois avec un peu d’insistance) la thèse selon laquelle, pour ces Français comme les autres, «la foi et la pratique religieuse sont moins vécues comme des traditions importées de là-bas que comme des expressions vivantes de leur citoyenneté ici».
Le recteur de la grande mosquée d’Évry-Courcouronnes, Khalil Merroun, va même plus loin. Les entretiens que cet ancien ouvrier à la Snecma, né au Maroc, a accordés à la journaliste Isabelle Lévy ont un but: démontrer au lecteur «qu’il est possible d’être de nationalité française et de religion musulmane».
Pour cela, il rappelle, exemples à l’appui, que «l’islam ordonne aux musulmans de respecter les lois du pays lorsque celles-ci ne portent pas atteinte à leur foi», et appelle également ceux-ci à se détacher des «traditions culturelles qui n’ont rien à voir avec l’islam» sur des sujets comme le port d’un vêtement, la polygamie, l’illettrisme, etc.
Mais il pousse également le raisonnement à son terme: en «défenseur acharné de la laïcité», il revendique «une laïcité égalitaire avec tous les cultes» et se prononce pour la rémunération des aumôniers d’hôpitaux et de prisons, la subvention des mosquées, la création de carrés confessionnels dans les cimetières ou encore l’appel à la prière du haut du minaret «à voix d’homme» (c’est-à-dire sans haut-parleur).
ANNE-BÉNÉDICTE HOFFNER pour La Croix.com
Khalil Meroun,le recteur modéré de la mosquée d’Évry
Khalil Merroun, 64 ans, né à Ceuta, enclave espagnole au Maroc, rejette tout signe extérieur comme le tapis pour la prière dans un lieu public, la longue barbe ou le voile intégral «que ne prône pas l’islam mais seulement la culture de certains pays musulmans».
Ni loi, ni niqab...
Khalil Merroun rejette le port du niqab. «Les disciples de l’imam Malik [le rite malékite prône la tolérance et le réalisme – 80 % des musulmans sont malékites en France, ndlr] l’ont qualifié d’indésirable, mais je ne suis pas favorable à une loi d’interdiction. Cela n’arrangerait rien, au contraire».une interdiction générale du voile intégral y compris sur la voie publique», car il constitue «une atteinte grave à la dignité humaine».

La publication du livre * de Khalil Merroun a provoqué l’indignation de salafistes, heurtés par sa vision modérée de l’islam. «
Il y a eu un attroupement aux portes de la mosquée, raconte-t-il. J’ai discuté avec eux pendant une heure. Ils ont été choqués que je défende un islam qui passe inaperçu… Mais ils n’ont rien compris. Je ne souhaite pas l’assimilation! Je prône la souplesse contre l’intégrisme. Je suis un musulman qui vit sa religion en France et dans son époque.»
Le recteur interdit aux femmes qui le portent d’accéder à la salle de prières. «On ne sait jamais, dit-il.Un homme peut se camoufler dessous, un pervers, un terroriste…»
Les craintes de dérives extrémistes ne sont pas majeures dans le département, mais les élus et les autorités publiques apprécient toutefois de pouvoir s’appuyer sur Khalil Merroun, bien ancré dans le paysage départemental, longtemps animateur de maison de quartier à Evry et intervenant dans la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Ses relations avec la communauté musulmane sont en revanche plus compliquées. Certains lui reprochent de se montrer plus fin politique que théologien et le considèrent peu crédible au poste de recteur.
Khalil Merroun a connu des années combatives, essuyé une tentative de «putsch», défendu ardemment les intérêts du Maroc contre ceux de la Ligue islamique saoudienne quand celle-ci revendiquait la gestion de la mosquée en retour de ses financements.
Mais la prise de risques est faible. Le recteur oublie de dire qu’il quittera bientôt son poste. Les autorités marocaines lui ont confidentiellement demandé de passer la main et soutiendraient un autre modéré: Mohammed Moussaoui, 46ans, membre du Rassemblement des musulmans français. Il a succédé en 2008 à Dalil Boubakeur à la tête du CFCM (Conseil français du culte musulman).
Quelques centaines de salafistes sont dénombrés dans l’Essonne (91), basés principalement à Longjumeau et Corbeil-Essonnes, et plus faiblement à Evry, Brétignysur- Orge et Dourdan.qui apporte les réponses aux questions qui fâchent», secoue une partie de sa communauté. Une lettre de protestation écrite par une musulmane circule parmi les fidèles. «On m’attend au tournant», confie-t-il…
Presses de la Renaissance 215 p., 17 €
sur www.laprocure.com
de Khalil Merroun, entretiens avec Isabelle Lévy. éd. Presses de la Renaissance, 17 euros.
* Français et musulmans: est-ce possible?,
Anne Rohou pour Direct Matin
vendredi 23 avril 2010
HUMANIBOOK 2010:SELECTION 2010 DU SALON DU LIVRE HUMANITAIRE

http://www.humanibook.org/
Humanibook ou le premier Salon du livre humanitaire
Salon du livre humanitaire (Humani Book)
Dimanche 25 Avril, 14h, au Comptoir Général, Paris
Infos : http://casquesrouges-day.jimdo.com
Propos recueillis par Édouard Archer
Le premier Salon du livre humanitaire, Humanibook, se tiendra à Paris le 25 avril prochain. Organisé par la fondation Casques Rouges, l’événement réunira, l’espace d’une journée, une vingtaine d’auteurs francophones ayant écrit sur ce vaste domaine qu’est celui de la solidarité internationale.
Les Livres et les Auteurs:
Plusieurs auteurs ayant écrit sur le thème de l’humanitaire se mobilisent et nous feront l’honneur de leur présence. Entre témoignages, romans et documentaires, les visiteurs pourront découvrir différents univers, partager et confronter leurs réflexions sur l’humanitaire.Les écrivains se livreront ensuite à une séance de dédicaces.

Patrick Aerberhard, cardiologue, ancien Président de Médecins du Monde et co-fondateur de Médecins sans Frontières, il a participé à de nombreuses missions humanitaires au Biafra puis au Liban, Afghanistan, Rwanda,...
Dans son dernier ouvrage, L’argent des ONG, la liberté des ONG au risque de leurs financements , il met en lumière les avantages et les inconvénients, non seulement pratiques mais également éthiques, des différents financements reçus par les ONG.
Patrick Aeberhard, L'argent des ONG - La liberté des ONG au risque de leurs financements, Editions Les Etudes Hospitalières, 2008

François Gemenne, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), il est spécialiste de la question des réfugiés climatiques. Il est maître de conférences à Sciences Po Paris, où il enseigne la géopolitique du changement climatique et la gouvernance des migrations.
Son dernier ouvrage Géopolitique du changement climatique, solidement référencé et assorti d’une dizaine de cartes en couleurs, examine la dimension géopolitique du réchauffement global.
Quels sont les pays responsables ou réputés tels ? Quels sont ceux qui en subiront l’impact le plus fortement ? Quels sont les déplacements de populations engagés ou à prévoir ?
François Gemenne, Géopolitique du changement climatique, Editions Armand Colin, 2009

Christian Troubé est rédacteur en chef de l’hebdomadaire La Vie et spécialiste du secteur des ONG et des enjeux Nord-Sud. Il a notamment fondé les Rencontres de l'humanitaire de La Vie.
Son dernier ouvrage, L’humanitaire, un business comme les autres ?, dénonce les dérives d’un système humanitaire soumis à la surenchère médiatique et aux logiques marketings.
Christian Troubé, L’Humanitaire, un business comme les autres, Editions Larousse, 2009

Charlotte Seck est une écrivaine sénégalaise de 23 ans, férue d’écriture, de mode et d’humanitaire. Elle signe en 2009 son premier roman.
Charlotte Seck y raconte avec émotion et tolérance la rencontre entre le milieu de l'humanitaire et l'univers luxueux de la mode se révèle instructive et touchante.
Jeune diplômée d'une prestigieuse école de mode et design, Lia est engagée comme styliste-créatrice dans une grande maison de haute couture ; le succès est au rendez-vous. Salim est le fondateur d'AIDE, importante organisation humanitaire très connue pour ses actions en cas de catastrophe naturelle, de guerre, d'épidémie, de famine et pour ses combats en faveur des droits de l'Homme.
Charlotte Seck, Sa vie entre luxe et humanitaire, Editions L'harmattan, 2009

Richard Rossin est un véritable militant de la cause humanitaire depuis plus de trente ans. Après avoir participé à la création de Médecins Sans Frontières, il a cofondé Médecins du Monde. Il s’investit aujourd’hui dans le collectif Urgence Darfour, au sein duquel il occupe le poste de délégué général.
Il a signé avec les membres du collectif l'ouvrage Urgence Darfour pour apporter leurs visions de la situation et des solutions envisageables.
Richard Rossin, Urgence Darfour (sous la direction de Morad El Hattab), Editions Des Idées & Des Hommes, 2007

Patrick Kelders, est professeur à la Haute Ecole Supérieure de la Province de Namur ; il participe, en outre, à la réflexion sur le devenir du développement et de l'humanitaire aux facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur.
Il partage dans Si peu d'humanité, les expériences de terrain qu'il a vécues comme acteur humanitaire, au cours de cinq missions en Afrique au service de différentes ONG internationales.
Ses prises de position, ses émotions, ses réflexions directes renvoient l'image d'un monde trop souvent secoué encore par la brutalité et la cruauté d'une terre déshumanisée.
Si peu d'humanité : Récits de vie d'un humanitaire en Afrique , Editions L'Harmattan, 2010

Patricia Lalonde, est issue de l'univers de la pub. D'abord chargée des droits de l'homme à " Génération Ecologie " , elle a été l'une des premières à dénoncer les souffrances que les fondamentalistes afghans infligeaient aux femmes, à rencontrer et à soutenir le Commandant Massoud.
Elle fonde Solidarité Panjshir en 2001 qui deviendra MEWA (Mobilisation for Elected Women in Afghanistan) en 2006 après l'élection d'un grand nombre de femmes au Parlement afghan et devient la représentante de la Fondation Massoud en France.
C'est l'histoire de son combat, à l'héroïsme discret, qu'elle raconte avec humour et simplicité dans Paris-Kaboul : journal d'une femme révoltée.
Paris-Kaboul : journal d’une femme révoltée, Les éditions de Passy, 2007

Didier et Jessica Reuss-Nliba sont deux auteurs engagés passionnés pour l'Afrique.
Jessica Nliba est africaine et exerce de nombreux métiers, notamment dans le milieu hospitalier. Didier Reuss est versaillais et responsable du secteur jeunesse à la librairie du Musée du Quai Branly, à Paris.
Dans Afrique, Le droit à l'enfance, Jessica Nliba et Didier Reuss donnent la parole aux d'enfants et proposent un réflexion sur la notion de "droit de l'enfant".
Afrique, le droit à l’Enfance, Le Sablier Editions, 2009

Gwenaël Prié et Lionel Goujon sont deux jeunes ingénieurs partis pendant un an autour du monde à la découverte des enjeux de l'eau.
Ils présentent dans cet ouvrage 51 problématiques locales liées à la gestion de l'eau. De l'assainissement de l'eau par les rayons ultraviolets au Cambodge au cas du barrage des trois gorges en Chine en passant par la lutte contre l'eutrophisation du lac Titicaca au Pérou, loin des discours théoriques, les situations décrites sont concrètes et variées, richement illustrées et documentées. Une postface fait le lien avec les problématiques rencontrées en France.
Les voyageurs de l'eau (Préface de Nicolas Hulot), Editions Dunod, 2010

Jacky Mamou, est pédiatre. II a été président de l'association Médecins du Monde de 1996 à 2000 avant de devenir président du Collectif Urgence Darfou.
Jacky Mamou a voulu raconter l'histoire de l'humanitaire à ses enfants, en s'appuyant sur son expérience. Il insiste sur ses réussites mais sans dissimuler ses limites et ses ambiguïtés.
L’humanitaire expliqué à mes enfants, Editions Seuil, 2001

Guichard Derac, haïtien d’origine, est devenu par la force des choses un exilé. Il vit en France depuis seize ans. La misère et la violence qui règnent dans son pays l’ont poussé à fuir.
Il témoigne dans son ouvrage des conditions de vie de son pays natal.
France - Haïti : L'espoir au fond du gouffre , Editions Edilivre, 2009

François Rubio, est directeur juridique de Médecins du monde, Maître de conférences à l'université du Maine et chargé d'enseignement à l'université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Que recouvre réellement le sigle ONG ? Ce Dictionnaire pratique des ONG, seul ouvrage de cette nature, présente, en quelque 300 entrées, le cadre général dans lequel évoluent ces nouveaux acteurs de la société civile : histoire, enjeux politiques, cadre juridique, réseaux internationaux, données économiques, codes de déontologie, principales organisations.
Dictionnaire pratique des organisations non gouvernementales , Editions Ellipses Marketing, 2004

Marc Kravetz, journaliste, grand reporter, a couvert la plupart des conflits du Proche et du Moyen-Orient depuis 1975 jusqu'au début des années 1990, essentiellement pour le quotidien Libération. Il a reçu le prix Albert-Londres 1980 pour ses reportages en Iran.
Collaborateur de France Culture depuis 2003, son " Portrait du jour " est diffusé quotidiennement dans Les Matins.
Dans Portraits d'animaux, Marc Kravetz tire 50 portraits d'animaux qui sont une manière de raconter « autrement » un moment ou un fait dans la marche du monde. Ils nous rappellent que les animaux font partie d'une histoire dans laquelle nous, Homo sapiens sapiens, ne sommes qu'une espèce parmi tant d’autres.
Portraits d'animaux, 50 histoires pour un bestiaire , Les éditions du Sonneur, 2009

Marc Kravetz, journaliste, grand reporter, a couvert la plupart des conflits du Proche et du Moyen-Orient depuis 1975 jusqu'au début des années 1990, essentiellement pour le quotidien Libération. Il a reçu le prix Albert-Londres 1980 pour ses reportages en Iran.
Collaborateur de France Culture depuis 2003, son " Portrait du jour " est diffusé quotidiennement dans Les Matins.
Chacune de ses chroniques, réunis dans ce recueil, apporte un éclairage sur le monde dans lequel nous vivons. Marc Kravetz part de l’histoire d’un individu pour dresser un portrait social, géographique, politique et environnemental de notre planète.
Portraits du jour : 150 Histoires pour un tour du monde, Les éditions du Sonneur, 2008

Daniel Lagot, diplômé de l'Ecole Polytechnique, a fait une carrière scientifique et organisé dans ce cadre plusieurs grandes conférences internationales à l'UNESCO. Il est président de l'ADIF Association pour la défense du droit international humanitaire, France. Il a publié entre autres en 2009 le livre Justice ou injustice internationale? et dirigé la publication du livre La justice internationale aujourd'hui.
Droit international humanitaire : Etats puissants et mouvements de résistance , Editions L'Harmattan, 2010

Alain Viguier
Suite à un réchauffement de l'atmosphère, H2O, congelée depuis des millénaires au sein de la banquise, découvre, avec l'état liquide, la mobilité et l'appel des grands espaces. Au cours de multiples aventures, elle va parcourir la planète. Une planète merveilleuse gravement maltraitée et mise en danger par les coups répétés que lui porte une espèce animale bien particulière…
Une molécule dans tous ses états, Editions Presses du Midi, 2006

Koulsy Lamko est un auteur dramatique et enseignant africain. Spécialiste du théâtre francophone contemporain, il est directeur universitaire des Arts de Butare.
Dans son dernier roman, La phalène des collines, Koulsy Lamko évoque le génocide du Rwanda sous la forme d'un conte allégorique : l'histoire est racontée par l'esprit d'une Reine qui revient hanter le monde des vivants sous la forme d'un papillon, après avoir été violée et assassinée par un prêtre pendant le génocide rwandais de 1994.
La Phalène des collines, Editions Serpent à plumes, 2002
Les films:
Parallèlement aux séances de dédicace, le salon Humani’book diffusera les réalisations de plusieurs cinéastes engagés dans la cause humanitaire. Il sera ainsi possible de visionner plusieurs courts et long métrages qui ont tous en commun le fait d’être animé par un esprit militant.

8-Le Temps Presse, série de courts métrages
8 – Le Temps Presse est une initiative qui est né de la définition de 8 objectifs pour le millénaire, choisis par 191 gouvernements afin de réduire de moitié la pauvreté dans le monde d'ici 2015. 8 des plus grands cinéastes de notre époque (parmi lesquels Gus Van Sant, Abderrahmane Sissako ou encore Gael Garcia Bernal) ont répondu à l'appel et ont chacun réalisé un court métrage sur l'un des objectifs à atteindre en 2015. Les 8 causes sont chacune rattachées à une ONG dont l'action va dans le sens des objectifs fixés, chacun des films s'efforçant de traiter chaque thème avec des angles originaux, des regards subjectifs pour réécrire la réalité de la pauvreté.

"A Work in Progress : Human Rights in Haiti" (Version Française – 52’)
Produit par les Nations-Unies et enrichi par les textes du grand écrivain haïtien Gary Victor (Prix Pulitzer en 1994), ce documentaire revient sur les missions effectués par l'ONU en Haïti, quelque temps avant la tragédie du séisme de 2010.

Documentaire sur les camps de déplacés dans l’Est de la République démocratique du Congo (Version Française – 26’)
Réalisé pour l’ONG Première Urgence, ce reportage permet de montrer à la fois les difficultés rencontrées par une personne déplacée ayant fuit son village suite aux attaques de bandes rebelles tout en ayant la vision d’un jeune humanitaire français.
Documentaire sur une troupe de théâtre itinérante soudanaise (Version Anglaise – 26’)
L’humanitaire est aussi une affaire de culture. La preuve en image avec ce documentaire qui suit les traces d’une troupe de théâtre itinérante en représentation dans les camps de réfugiés au Darfour.

« Tuez les tous », un documentaire de David Hazan, Pierre Mezerette et Raphaël Glucksmann (1h40)
En avril 1994, le Rwanda bascule dans l'horreur. Pendant trois mois, l’armée hutu, aidée de miliciens et de civils, va massacrer un million de Tutsis. Dix ans après, à travers l'émotion à vif des survivants et des interviews exclusives de représentants des pays occidentaux, ce documentaire révèle la préparation et la spirale folle du génocide des Tutsis, le dernier génocide du XXe siècle. Pas à pas, cette enquête minutieuse s'interroge sur l'échec de la communauté internationale à préserver la paix.
Les artistes s'engagent:
Une exposition consacrée à des œuvres d'artistes de renommée nationale ou internationale, soutenus par la galerie d'art contemporain parisienne Art' et Miss se tiendra le jour de l’évènement.
Une partie des bénéfices générés par la vente des peintures sélectionnées sera reversée à une œuvre humanitaire.
Dans les différentes salles du Comptoir Général, les visiteurs pourront donc admirer les œuvres de :
- Hélène DONADIEU (peinture)
- Alexis HAYES (peinture)
- Martine RAVIGNON (peinture)
- Mireille VANHOVE-DUBOIS (peinture)
- Vladimir BAZAN (photographie)
- BOUBEKEUR (photographie)
- Fabrice QUIGNETTE (photographie)
Plus d'informations sur www.artetmiss.fr
Salon du livre humanitaire (Humani Book)
Dimanche 25 Avril, 14h, au Comptoir Général, Paris
Infos : http://casquesrouges-day.jimdo.com
Parmi les auteurs présents : Jean-Christophe Ruffin, André Glucksmann, Philippe Ryfman, Philippe Val, Yann Moix...
vendredi 2 avril 2010
LIVRES:TCHETCHENIE:UNE AFFAIRE INTERIEURE? & LA RUSSIE EN GUERRE.
Russes et Tchétchènes dans l'étau de la guerre...
Régis Genté, 41 ans, vit à Tbilissi en Géorgie. Depuis bientôt huit ans, il passe son temps entre Caucase et Asie centrale. Il s’intéresse à la fois aux dynamiques de pouvoir dans ces régions et aux transformations profondes qui s’y produisent depuis la chute de l’Union soviétique. Il travaille notamment pour Radio France Internationale et Le Figaro.
« Quelles peuvent être les modalités, si elles existent encore, d’un vivre ensemble russo-tchétchène ? » Si elles existent encore... Force est de constater, en parcourant l’étude de ces quatre spécialistes de la Russie et du Caucase, que ces « modalités » sont de plus en plus improbables. Le livre se propose néanmoins de répondre à cette question aussi ambitieuse qu’optimiste. Epuisée, disloquée, après dix années de guerre et de terreur, la population tchétchène « serait prête à accepter n’importe quelle pax, même russica », concluent les quatre auteures. Le voilà, ce « vivre ensemble russo-tchétchène » tel qu’il se dessine, lamentable, dans ce que Moscou appelle une « affaire intérieure ».
Triste constat, établi depuis longtemps déjà. Tchétchénie : une affaire intérieure ? est une efficace et très utile mise au point des principales questions posées par cette guerre qu’on pourrait envisager de qualifier de « génocide ». Pédagogique, l’ouvrage ne tombe pas pour autant dans le simplisme. Les paradoxes du nationalisme tchétchène, « legs du système soviétique », sont tout autant décortiqués que les horreurs commises par l’armée et les services russes, rêvant d’une « Tchétchénie sans Tchétchènes ». Le tout aussi bien documenté que nourri d’une intime connaissance du terrain.
Régis Genté.pour Le Monde Diplomatique
ANALYSE:
par Jean-Christophe Romer
Professeur d’histoire des relations internationales à l’université de Strasbourg III-Robert Schuman (Institut des hautes études européennes) depuis 1993 Directeur du Centre d’études d’histoire de la Défense (ministère de la défense) depuis 2001.
Au centre de l’actualité depuis plus de dix ans, la guerre en Tchétchénie n’a guère fait l’objet de publication d’ouvrages autres que militants.
Ces deux ouvrages comblent, chacun à sa manière, cette lacune. Le premier est le fruit de la coopération de quatre jeunes chercheuses – docteurs ou doctorantes – qui, outre leurs fonctions universitaires, ont acquis une précieuse expérience de terrain ; le second ouvrage a pour auteur un « analyste dans un organisme gouvernemental français ». Il en découle des tons, et une forme, radicalement différents. Sobre, synthétique mais le plus complet possible, l’ouvrage des quatre chercheuses présente une vision de l’intérieur de la Russie – et de la Tchétchénie.
Le caractère militant du travail est revendiqué, mais on a sans conteste affaire à une véritable réflexion, fruit d’une rigoureuse recherche universitaire.
Si la conciliation du militantisme et de la rigueur n’est pas toujours aisée, le résultat est largement à la hauteur des ambitions. L’ouvrage comporte quatre grandes parties dont on peut penser que chaque auteur a assumé la responsabilité, sans préjudice pour la cohérence ni du fond ni de la forme.
La première porte sur les déterminants historiques et politiques du conflit ; la deuxième partie s’intéresse à la dimension socio-ethnologique de la société tchétchène, tentant de faire comprendre pourquoi l’armée russe ne réussit pas à contrôler la « résistance ».
Sur ce point particulier, le facteur islamique dans sa complexité, et avec toutes ses variantes, est particulièrement bien analysé, montrant l’ambiguïté des liens entre la «résistance » et un hypothétique processus de révolution islamiste mondiale.
Les deux parties suivantes constituent plus des analyses en termes de relations internationales :
le chapitre trois tirant les conséquences des événements du 11 septembre 2001 sur l’attitude de la Russie et des pays occidentaux envers le conflit tchétchène, ses implications pétrolières et ses extensions dans le reste du Caucase.
Le dernier chapitre– peut-être le plus original – observe la crise tchétchène comme reflet des difficultés de la transition et des transformations sociales de la Russie depuis 1991. La Russie a besoin de la Tchétchénie comme élément de la quête d’une identité nationale à retrouver. De même, la Tchétchénie a besoin de légitimer son identité nationale par sa lutte contre Moscou (p. 110). Car, comme cela a été montré dans le premier chapitre, les combattants tchétchènes ne peuvent se revendiquer du passé glorieux d’un grand État tchétchène qui n’a jamais existé (p. 29).
La complexité du conflit se retrouve dans l’ouvrage d’Arnaud Kalika, qui comprend des analyses de grande qualité sur plusieurs aspects du conflit. L’un des intérêts de cet ouvrage est de montrer les imbrications constantes entre passé et présent, et le poids du premier conflit – celui du XIXe siècle – dans l’imaginaire des combattants d’aujourd’hui. Pourtant, à la différence de l’ouvrage précédent, celui-ci se lit plus difficilement dans la mesure où l’on ne sent pas réellement l’architecture générale de la réflexion. En raison peut-être des fonctions de son auteur,on a en effet ici affaire à une succession de notes de synthèses pertinentes, dont la logique d’assemblage n’est pas toujours évidente et sur lesquelles aurait dû être apporté un véritable travail éditorial.
L’ouvrage apporte pourtant des informations particulièrement précieuses sur la personnalité du général Doudaev, premier président tchétchène élu en 1991, dont on peut lire un portrait souvent sévère qui rejette, à juste titre, l’image du héros «romantique » véhiculé par certains médias en mal d’angélisme. On trouve égalementune excellente analyse de la marche à la guerre menée par les « structures de force » russes (p. 68-79), qui montre justement que « la guerre n’a pas été pensée mais [...]décrétée » (p. 83) ; ce qui explique en partie les difficultés que connaissent les forces russes sur le terrain. On relèvera enfin une excellente analyse du facteur pétrolier comme l’une des causes de la seconde campagne (1999-…), ce qui fait d’autant plus regretter que le même facteur ne soit pas aussi bien analysé pour la première (1994-1996).
Quelles que soient leurs différences d’approche, on a affaire ici à deux ouvrages particulièrement pertinents et complémentaires pour tenter de comprendre le confli tchétchène et ses implications.
Jean-Christophe Romer
RECIT:
En décembre 1994 éclatait la première guerre de Tchétchénie.
Dix ans après, la guerre, qui a repris en 1999 après une trêve de trois ans, se poursuit dans une quasi-indifférence internationale. Seules des actions terroristes réveillent un temps l'attention médiatique. Surtout, c'est désormais l'angle de l'islamisme qui se voit privilégié, au détriment d'une lecture plus précise de ce conflit. Car pour comprendre les racines profondes des deux guerres successives, il faut saisir l'importance historique de la conquête coloniale russe, puis de la domination soviétique dans les relations entre la Tchétchénie et la Russie.
C'est de ce passé qu'est issue la revendication d'une indépendance tchétchène et dans ce passé qu'on doit chercher à comprendre la nature et les évolutions de l'islam tchétchène dont les liens avec Al Qaida sont très largement surestimés, si toutefois ils existent. Au fond, le drame de cette guerre réside bien dans le huis clos étouffant où se trouvent réunis Tchétchènes et Russes, avec leur histoire et leurs relations singulières.
Un vase clos qui rend d'autant plus douteuse la rhétorique de V. Poutine consistant à faire de la Tchétchénie un front de lutte contre le terrorisme islamiste mondialisé, pour rester maître chez lui.
Lire également l'analyse de Silvia Serrano dans l'article "Tchétchénie,deux siècles de résistance..." en cliquant sur: http://portier.canalblog.com/archives/analyse/index.html
Tchétchénie : une affaire intérieure ?Editeur : Autrement (Editions) Collection : CERI/Autrement
LA RUSSIE EN GUERRE-Arnaud Kalika/Paris, Ellipses
jeudi 1 avril 2010
LIVRES:LES ANNEES DE PERSECUTION 1933-1939/LES ANNEES D'EXTERMINATION 1939-1945 PAR SAUL FRIEDLÄNDER

par Jérôme SEGAL
En l’espace de dix ans, Saul Friedländer est parvenu à publier une histoire complète, "intégrée" selon la traduction allemande du titre, des persécutions commises par les nazis contre les Juifs. Alors que le premier volume, paru en 1997, était consacré aux "années de persécution" (1933-1939), le second, paru l’an dernier aux États-Unis et cette année en France, concerne les années d’extermination, de 1939 à 1945.(Commentaire extrait de L'Europe et l'identité juive face aux ''années d'extermination'' à lire en fin d'article)
Préambule:
par Chantal Serrière
Saul Friedländer, en introduction à sa quête concernant l’installation du nazisme dans l’Allemagne des années 30, se servira de la métaphore de l’incendie de forêt. Pour que le feu se répande et ravage tout sur son passage, il faut que les lieux soient propices à l’embrasement général. Il faut des broussailles, de la sécheresse, de l’inattention… Bref, c’est tout l’environnement qui participe du désastre. On se demande alors, si ces jeunes écrivains sont conscients des broussailles de leurs propres forêts. Mais restons-en là.
Saul Friedländer, devant le public, est d’emblée un immense conteur à la voix calme, assurée et claire, sans aucune recherche d’effets en direction de l’auditoire. Sa parole simple éclaire l’histoire qu’il connaît bien. Car Saul Friedländer est d’abord un chercheur, infatigable et unanimement respecté. Chaque phrase de son discours est étayée par sa recherche. Recours aux nombreux documents écrits laissés par les bourreaux, lettre de Pie XII, invitant l’orchestre de Berlin à venir jouer Parsifal dans ses appartements, journaux intimes des victimes, faits attestés… Saul Friedländer, enfin, est un témoin. Un des derniers témoins, puisque cette génération avance en âge.
La légitimité du témoignage tient ainsi un grand rôle dans la réflexion de l’historien. “Je sais que je suis partie prenante, dans ce travail, affirme-t-il, mais parce que je le sais, je peux prendre de la distance, en tenir compte. Il est possible de faire cela”.
Alors les partis-pris s’effacent.
Et Saul Friedländer de parler avec précaution. Il connaît trop le déclenchement des incendies pour ne pas mesurer ses mots. Il parle du silence. Et curieusement, autour de nous, à ce moment, la résonance des cloches de la chrétienté s’est éteinte. Il évoque le silence de l’Eglise. Pas d’évêques pendant la guerre, pour dénoncer la déportation des Juifs. Il relève le silence des administrations. Pas de voix politiques officielles pour condamner la chasse aux populations juives. Il parle enfin du silence des associations juives elle-mêmes, promptes à l’époque à chercher à protéger naturellement ses membres intégrés dans la société, en ciblant l’autre, le Juif d’ailleurs, l’étranger, l’errant de toute éternité…

Les tabous tombent…
S’il est un ouvrage à posséder dans toute bibilothèque de l’honnête homme contemporain, un livre à ouvrir avec nos enfants et petits-enfants pour transmettre la mémoire d’une “période inassimilée et inassimilable”, afin de préserver l’avenir, s’il est possible, d’un retour à la barbarie, c’est bien cet ouvrage-là, le livre de Saul Friedländer: “Les Années de persécution-Les années d’extermination- L’Allemagne nazie et les Juifs.Volume 1 & 2”
Nourri de documents souvent inédits, de témoignages des bourreaux, des victimes ou de simples individus, ces deux ouvrages étudies la radicalisation de la politique nazie envers les Juifs du Reich, puis d'autres pays, en tenant compte de l'environnement national et international.
Commentaire extrait de:http://chantalserriere.blog.lemonde.fr/2008/03/23/la-parole-lumineuse-du-temoin-legitime-saul-friedlander-dans-lallemagne-nazie-et-les-juifs/
UN MOT SUR L'AUTEUR:
Né sous le prénom de Pavel d'une famille juive parlant allemand, il a grandi en France. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ses parents l'ont caché dans un orphelinat catholique, non loin de la frontière suisse, espérant eux-mêmes trouver refuge dans ce pays neutre ; mais les douaniers suisses les ont refoulés, car à ce moment-là (en 1942) la Suisse n'acceptait les réfugiés juifs que s'il s'agissait de familles avec des enfants en bas âge ou de femmes enceintes ; ayant laissé Pavel derrière eux, les parents Friedländer ne correspondaient pas aux critères d'admission et ils ont été renvoyés en France, puis déportés.
Dès les années 1980, il est devenu un militant de la cause pacifiste et soutient depuis lors le mouvement La paix maintenant. Il est professeur d'histoire à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA) et à l'université de Tel-Aviv.
Lire son histoire complète dans la catégorie PORTRAIT sur:
http://portier.canalblog.com/archives/portrait/index.html
EXTRAITS:
Quatrième de couverture
Ce premier volume de L'Allemagne nazie et les Juifs décrit l'arrière-plan de l'extermination des Juifs. Tout en réaffirmant l'obsession de l'«antisémitisme rédempteur» chez Hitler et l'importance de l'idéologie antisémite des nazis, Saul Friedländer retrace les pressions du Parti, le rôle de la bureaucratie d'État, le comportement des élites économiques, intellectuelles et religieuses, les réactions des gouvernements étrangers et l'attitude de la population allemande, laquelle n'était pas nécessairement à l'unisson de la politique officielle. Fondé sur une très riche documentation, cet ouvrage montre que, sous une apparente confusion, la politique nazie envers les Juifs du Reich, puis des autres pays, se radicalise sans relâche. Et que, sans qu'il y ait de plan ni de but ultime clairs, les années de persécution auguraient déjà du pire, en cas de guerre.
« Le 13 février 1943, Louise (Jacobson, 17 ans) partit pour Auschwitz avec 1 000 autres juifs français. Une amie qui a survécu, une ingénieure chimiste, était à la sélection avec elle (à l'arrivée) . "Dis chimiste", avait soufflé Irma. Quand on lui demanda sa profession, elle répondit : "Etudiante". Elle fut envoyée à gauche, en direction de la chambre à gaz. »
Ces deux moments, placés par Saul Friedländer à cinq pages de distance, et foudroyants dans leur brièveté, illustrent la méthode et la manière de l'historien : les mises en regard et les va-et-vient entre les notations à caractère général et les éléments de fait les plus particuliers relatés dans des termes d'une précision parfois millimétrique. Il s'ensuit, dans la progression du récit et le cheminement de la démonstration, un effet de réel et une impression d'originalité également puissants. Cette démarche, déjà mise en oeuvre par l'historien israélien dans l'ouvrage auquel fait suite « Les années d'extermination », trouve ici à se déployer plus complètement. D'une part, parce que le déclenchement de la guerre et les succès militaires allemands créent une situation nouvelle pour les juifs, dont la persécution, engagée dès 1933, du jour où vinrent l'idée puis la décision d'inscrire dans la loi qui est réputé non-aryen, s'exacerbe jusqu'à conduire à l'extermination. D'autre part, du fait de l'extension à la plus grande partie de l'Europe, annexée, occupée ou vassalisée par l'Etat nazi, de la politique antijuive jusque-là cantonnée à l'intérieur des frontières allemandes de 1938. Là est sans doute l'apport le plus précieux du travail monumental de Saul Friedländer : montrer ce qu'il en est du sort des juifs, et des agissements de leurs bourreaux, à Berlin, Kiev, Varsovie, Budapest, Copenhague, Amsterdam, Paris, Rome, au ghetto de Lodz et dans la cité du Vatican, dans le camp de Belzec et dans celui de Drancy.
Journaux intimes. A cette description, qui convoque tous les points de vue dans une tentative d'histoire totale, concourent naturellement les archives publiques, les documents administratifs et les témoignages des protagonistes, rendus plus nombreux et plus accessibles par l'ouverture des fonds de l'ex-Union soviétique, mais aussi des lettres personnelles et surtout des journaux intimes rédigés par des victimes en tous lieux et dans tous les milieux, dont la masse était demeurée insuffisamment exploitée aux yeux de l'historien, alors que leur « fonction perturbatrice, écrit-il, est essentielle à la représentation historique de l'extermination de masse (...) et peut ébranler l'idée confortable que nous nous étions faite auparavant d'événements historiques extrêmes ».
Si diverse que soit la forme revêtue par l'anéantissement progressif des juifs d'Europe, et sa variation d'intensité selon les phases de la guerre (1940 et le début de 1941 paraissant marquer le pas, l'attaque contre la Russie en juin s'accompagnant d'une violente accélération avec les opérations mobiles de tuerie à grande échelle derrière la ligne de front de l'Est, et les premiers mécomptes, au printemps 1942, entraînant l'extermination de masse par le gaz), le fond des choses obéit à une idéologie unique dès l'origine du IIIe Reich : la menace « mortelle et active », précise Saul Friedländer, que constitue le juif, et qui conduit à l'éliminer par une opération « rédemptrice », l'humanité ne pouvant se sauver que par la disparition de cette « figure immonde » ; s'y ajoute l'instrumentalisation du juif malfaisant comme mythe mobilisateur pour un régime et une population engagés dans un effort de guerre et de domination inouï.
Aucune issue. Mais le délire antijuif propre à Hitler n'aurait sans doute pas été porté à une incandescence meurtrière fatale aux juifs d'Europe si les courants antilibéraux et anticommunistes n'avaient pas, depuis la fin du XIXe siècle et surtout la Grande Guerre, nourri et généralisé en Occident un antisémitisme ordinaire qui, rejoignant l'imprégnation traditionnelle de larges segments des Eglises chrétiennes, facilita l'entreprise nazie. Reste que, souligne l'auteur, l'indifférence, le silence, voire la complaisance, à de belles et très rares exceptions près, des institutions et des élites européennes civiles et religieuses, en particulier du Saint-Siège mais aussi en France, demeurent un sujet de stupéfaction. Au fond, rien, de 1933 à 1945, ne vint réellement s'opposer à la persécution puis à la destruction des juifs d'Europe, que personne, au plus tard dans le courant de 1943, ne pouvait complètement ignorer. Les juifs eux-mêmes, que la propagande nazie, et aussi une opinion générale assez répandue, décrivaient comme si puissants et influents, se révélèrent complètement démunis et vulnérables, et leurs tentatives pour atténuer les persécutions, au travers des conseils dans les ghettos- « avec une centaine de victimes, je sauve un millier de gens ; avec un millier, j'en sauve dix mille » , déclarait le chef du Judenrat de Vilna-, ou pour se révolter, à Varsovie, Treblinka ou Auschwitz, n'étaient plus que des sursauts de survie qui se retournèrent contre eux. La victoire de l'Allemagne aurait signé leur disparition complète, ses défaites l'accélérèrent, car les nazis, se déclarant convaincus que les juifs en étaient la cause, étaient de plus en plus pressés de terminer leur besogne. Dès 1940, il ne restait aux juifs aucune issue ; dès 1942, aucune illusion.
Car le plus saisissant, dans la démonstration de Saul Friedländer, tient à ce que Hitler, à l'égard des juifs, ne modifia jamais sa stratégie, même s'il s'autorisa des replis tactiques en fonction des circonstances : les actes extrêmes suivirent les pensées radicales, les paroles de mort, camouflées ou non, étaient la mort elle-même. C'est en quoi la réalité d'Auschwitz et de la Solution finale, si documentée et indéniable soit-elle, et sans doute parce qu'elle l'est, ne cesse pas de susciter l'incrédulité ; un sentiment qui ne doit pas être refoulé, nous dit l'auteur en connaissance de cause. Aussi sa reconstitution, d'une ampleur inégalée, de l'extermination d'environ 6 millions de juifs laisse-t-elle ouverte l'interrogation : comment est-ce arrivé, on le comprend mieux après la lecture de ce second volume de « L'Allemagne nazie et les juifs » ; mais pourquoi, oui, pourquoi ?
Les années de persécution 1933-1939 (Volume1)
Les années d'extermination 1939-1945 (Volume 2)
par Saul Friedländer Éditeur : Seuil, ParisCollection : L'Univers historique
ANALYSE:
L'Europe et l'identité juive face aux ''années d'extermination''

La raffle du vel d'hiv juillet 1942
par Jérôme SEGAL
En l’espace de dix ans, Saul Friedländer est parvenu à publier une histoire complète, "intégrée" selon la traduction allemande du titre, des persécutions commises par les nazis contre les Juifs. Alors que le premier volume, paru en 1997, était consacré aux "années de persécution" (1933-1939), le second, paru l’an dernier aux États-Unis et cette année en France, concerne les années d’extermination, de 1939 à 1945.

Cette œuvre peut raisonnablement être considérée comme relevant de l’histoire totale en raison non seulement de la diversité des sources utilisées, mais aussi de leur usage simultané dans une myriade de références classiquement placées en fin d’ouvrage pour ne pas nuire à la lecture. Il s’agit bien sûr de sources publiées et de documents d’archives, mais aussi de nombreux journaux intimes (de victimes, d’observateurs et de nazis), de correspondances privées, d’entretiens, de dépositions devant des tribunaux et autres témoignages directs ou indirects. L’épigraphe choisie par l’auteur témoigne d’une réflexion de fond sur les liens entre mémoire et histoire : au lieu de craindre la subjectivité du témoignage, sa partialité éventuelle, Friedländer en fait un usage qui, à l’aide de recoupements, d’interrogations et parfois même de questions laissées ouvertes, permet de "domestiquer ce sentiment initial d’incrédulité" tout en le respectant, exposant ainsi au lecteur la complexité du fait historique. L’analyse contextuelle qu’il opère, à partir d’une herméneutique des faits et des dires (dans l’interprétation, au demeurant assez classique, du vocabulaire utilisé par Eichmann dans la célèbre conférence de Wannsee) n’est pas sans rappeler la "Thick description" d’un Clifford Geertz en anthropologie. Parfois, ce sont les témoignages cités qui permettent de mieux comprendre l’importance des sources d’information à l’époque, et le développement de rumeurs, la naissance de l’anxiété ou d’espoirs, par exemple au moment de l’opération Barbarossa (rupture du pacte germano-soviétique) le 22 juin 1941 . Le résultat de cette approche méthodologique est plus que probant lorsque, par exemple, les propos d’un jeune diariste de 12 ans, illustrant les mesures anti-juives prises à Kielce, en Pologne, sont placés en contrepoint des journaux de soldats de la Wehrmacht pour qui Juifs et porcs sont synonymes .
La haine antijuive d’Hitler constitue le fil rouge de cet opus magnum. On comprend comment cette haine a pu être partagée au niveau des populations, en Allemagne et dans les pays conquis. Alors que le premier volume mettait à jour un antisémitisme hitlérien rédempteur, le Juif devient pour Hitler, à partir de l’automne 1939, une catégorie à part, une menace mortelle "active". Les Juifs se distinguent alors pour les nazis des autres groupes persécutés que constituent les malades mentaux, les Roms, les Slaves ou les homosexuels qui ne représentaient qu’un danger démographique. Suivant les images classiques de l’antisémitisme le plus grossier, "le" Juif est pour Hitler (et ce depuis Mein Kampf au moins) un conspirateur, un réel danger politique. Ce poncif était bien sûr déjà largement répandu au tout début du XXe siècle, par la diffusion par exemple du Protocole des sages de Sion (en 1905), mais il trouve ici un développement exceptionnel.
Dès l’introduction, Friedländer prend implicitement parti contre la thèse de l’unicité du génocide juif commis par les nazis, évitant autant que possible le terme "Shoah" même s’il est utilisé dans le titre de la troisième partie. Il s’intéresse à "l’extermination des Juifs" car celle-ci décrit "le génocide le plus prolongé et le plus systématique" . Rappelons ici que si l’auteur est juif et que sa famille a été plus que marquée par la guerre (ses deux parents ont été déportés après avoir été refoulés à la frontière suisse), il se dit lui même agnostique et évite logiquement le terme hébreu, eu égard, en premier lieu, à l’ensemble des Juifs victimes du génocide nazi pour qui, par exemple, le yiddish, le polonais ou l’allemand étaient plus souvent la langue véhiculaire .
Structuré en longs chapitres d’une centaine de pages selon un ordre chronologique, ce livre, dont personne ne contestera son statut de référence, aurait sans doute été plus facile à utiliser s’il avait pu bénéficier d’un découpage plus précis, avec des indications thématiques. L’index est également un peu décevant pour un ouvrage d’une telle ampleur (800 pages de texte). Ainsi, si l’extermination (non moins systématique) des Roms est parfois mentionnée, ni Rom ni Tzigane (le terme utilisé) n’y figurent. De même, pour le lecteur français qui cherchera par exemple les pages sur la Rafle du Vel d’Hiv , il ne sera d’aucun secours.
Mais venons-en aux thèses brillamment illustrées tout au long de ce livre. Friedländer en présente quatre mais on pourrait en ajouter une cinquième.
1 – Dans la lignée du premier tome, l’auteur montre comment la crise du libéralisme en Europe continentale permet de mieux comprendre la facilité avec laquelle l’idéologie nazie a pu se répandre en Allemagne mais aussi pénétrer les populations des pays conquis. Les Juifs apparaissent dans ce cadre, en vertu des préjugés antisémites régnants, comme les symboles de ce libéralisme, voire "de la forme révolutionnaire du socialisme" . C’est aussi une réflexion de nature économique qui détermine le sort réservé aux différentes populations juives. En Haute-Silésie, par exemple, les Juifs représentent une force de travail utile alors que dans d’autres zones, il est préférable, plus rentable, de se "débarrasser" d’eux (émigration au départ, extermination à partir de 1941/1942) pour jouir de leurs biens, à commencer par les habitations. Là encore, différents modus operandi sont mis en place : à Vienne , les Juifs sont évacués et regroupés dans des "maisons juives" avant d’être déportés à partir de février 1941 (7000 Juifs déportés en deux mois avant avril). À Munich, les Juifs sont contraints au printemps 1941 de se construire un bidonville en périphérie, à Milbertshofen, avant de connaître un sort analogue.
2 – Parallèlement, Friedländer s’intéresse pendant tout son exposé à la fonction mobilisatrice du Juif, vu comme un bouc émissaire plus que l’objet d’une "passion antijuive profondément enracinée" (l’auteur se démarque en cela des thèses de Goldhagen exposées en 1996 dans Les Bourreaux volontaires de Hitler). Friedländer récuse également la primauté de l’explication phsycho-sociologique de Browning .
L’auteur insiste d’abord sur le fait que l’antisémitisme de l’époque reposait sur une représentation monolithique des neuf millions de Juifs européens , niant les phénomènes d’allégeances multiples, les différences de richesse, et créant de toute pièce une influence politique collective purement imaginaire. Le sionisme par exemple, qui aurait pu constituer un pouvoir politique, trouvait peu d’adeptes dans la population juive. Friedländer explique ensuite à travers l’action des Conseils juifs (les fameux Judenräte, représentant d’un côté les populations juives mais servant aussi d’auxiliaires des nazis), la différence de traitement, en Pologne, entre l’élite polonaise et les Juifs . Les hauts représentants de l’administration ou de l’armée avaient été liquidés selon un plan de "nettoyage politique" (à partir d’une liste de 60 000 noms) alors que les représentants de la communauté juive avaient été préservés au sein des Judenräte pour accomplir au départ des tâches de recensement .
Friedländer montre comment les Juifs constituent l’obsession principale d’Hitler, même si la guerre sur le front de l’Est l’amène parfois à placer cette obsession au second plan de ses préoccupations. Ainsi, derrière l’engagement britannique de septembre 1939, Hitler voit la responsabilité de la "classe dirigeante judéo-ploutocratique et démocratique" . La propagande, placée sous la responsabilité de Goebbels, sert à merveille la diffusion de cet antisémitisme. Friedländer se plaît d’ailleurs à rappeler l’admiration d’un Antonioni pour le film Le Juif Süss ou les succès des expositions antisémites censées apprendre aux citoyens à reconnaître les Juifs.
Les Juifs eux-mêmes sont parfois présentés avec ambiguïté, que ce soit lorsque le Judenrat de Varsovie finance le mur du ghetto avec 400 000 personnes réparties avec une moyenne de 7,2 personnes par chambre , ou dans la description qui est faite de l’attitude pour le moins critiquable des représentant du judaïsme français vis-à-vis des Juifs étrangers installés en France.
Sur 330 000 Juifs présents sur le sol français, près de la moitié étaient des étrangers ou étaient nés de parents étrangers . La loi du 18 novembre 1939 a causé l’internement de 20 000 Juifs étrangers, surtout allemands et autrichiens, notamment en raison du pacte germano-soviétique qui a participé au développement d’un antisémitisme contre les Juifs étrangers caractérisé par la peur d’une "cinquième colonne" en France. Jacques Helbronner, nommé en mars 1941 président du Consistoire, écrivait encore à Pétain en novembre 1940 que le problème venait des Juifs étrangers qui "commencent à envahir notre sol" .
Mais pour Hitler, c’est bien l’antisémitisme qui sert de moteur à son action. Pour expliquer la décision de lancer l’offensive contre l’URSS, Friedländer montre que Hitler entend ainsi combattre le judéo-bolchévisme . À l’été 1941, la violence se déchaîne en Europe centrale et orientale. En Roumanie, la terreur amène l’horreur avec des exécutions d’une cruauté sans nom . Là encore, les Juifs sont considérés comme responsables, en l’occurrence, des pertes territoriales (Bessarabie et Bucovine au profit de l’URSS en juillet 1940). Friedländer dresse ce résumé : "À divers stades et dans diverses circonstances politiques et stratégiques, la haine locale des Juifs et la politique meurtrière de l’Allemagne devaient bientôt former un mélange particulièrement létal." . C’est ainsi que Reinhard Heydrich, directeur du Reichssicherheitshauptamt (RSHA), demande officiellement à encourager les pogroms locaux .
Encore une fois, c’est la haine d’un Juif imaginaire qui explique, selon Friedländer, la décision d’anticiper l’extermination systématique. Alors que celle-ci était initialement prévue après l’offensive contre l’Union soviétique, Hitler décide en septembre 1941 d’exterminer les Juifs qu’il considère comme "la force menaçante qui se cachait derrière Roosevelt" . Ce sont bien les Juifs qui font le lien entre le capitalisme mondial et le bolchevisme.
3 – Dans son étude sur les variétés de l’antisémitisme hitlérien, Friedländer n’oublie pas les Églises chrétiennes qui ont permis d’utiliser l’antisémitisme traditionnel chrétien pour légitimer, auprès de larges franges de la population, la politique nazie à l’égard des Juifs : " Les églises chrétiennes jouèrent un rôle décisif dans la permanence et le caractère envahissant des croyances et attitudes antijuives en Allemagne comme à travers l’ensemble du monde occidental. (...) [L]’antijudaïsme demeurait une toile de fond utile pour la propagande et les mesures antisémites des nazis." .
Un extrait du journal de Goebbels décrit d’ailleurs un Hitler "profondément religieux mais totalement antichrétien", critiquant le manque de relations des chrétiens avec les animaux. Jusqu’à la mise en place de la solution finale, l’antisémitisme catholique historique (accusant le "peuple déicide") sert de courroie de transmission aux populations .
Déjà en 1936, une lettre pastorale est nécessaire pour rappeler qu’il est "interdit d’agresser, de frapper, d’estropier ou de calomnier des Juifs".
En France, les catholiques étaient majoritairement très satisfaits que Pétain ait de facto introduit la religion catholique comme religion officielle . Le Pape Pie XII (auquel Friedländer avait déjà consacré un livre , et pour lequel la communauté des historiens attend toujours que le Vatican daigne autoriser l’accès aux archives) joue ici un rôle déterminant. Dès 1939, il avait levé l’excommunication qui avait touchée l’Action française et il n’a eu cesse, pendant la guerre, d’adopter une attitude pour le moins conciliante avec les nazis. En France, Friedländer rappelle : "L’assemblée des cardinaux et des évêques se félicita en août 1940 des limites imposées aux Juifs du pays, et aucun membre de la hiérarchie catholique n’exerça la moindre protestation concernant les statuts [imposés aux Juifs] d’octobre 1940 et de juin 1941." Léon Bérard, ambassadeur de Vichy au Vatican rappelle que "le droit ecclésiastique avait astreint les Juifs à porter des habits distinctifs". Il apparaît que même "les chrétiens de race juive n’ont ni place ni droit dans l’Église" , position défendue par Xavier Vallat à la tête du Commissariat général aux Questions juives .
La "palme" de l’antisémitisme catholique national revient selon l’auteur aux Polonais. Même le gouvernement en exil en Grande-Bretagne refuse de prendre position sur les persécutions dont sont victimes les Juifs, pour ne pas perdre le contact avec le peuple . Un rapport officiel de l’Église polonaise relate que même si les nazis ont décimé l’élite polonaise, ils rendent "un grand service" en débarrassant le pays de la "vermine juive" .
Les quelques rares formes d’opposition au nazisme chez les catholiques constituent selon Friedländer des "cas isolés" . Il rappelle d’ailleurs que Bernhard Lichtenberg, prieur de la Cathédrale Sainte-Hedwige de Berlin qui priait à voix haute pour les Juifs, a été dénoncé par deux paroissiennes.
4 – Un point essentiel de l’histoire présentée par Friedländer est l’absence de toute opposition majeure à la politique hitlérienne antijuive. Dans la lignée du livre de Philippe Burrin, La France à l’heure allemande (1995), Friedländer expose la diversité des "accommodements" . Parmi les citations que l’auteur prend soin de toujours replacer dans leur contexte, on lit celles d’un Pierre Teilhard de Chardin – "les Allemands méritent de gagner" – ou d’un Emmanuel Mounier qui prévoit une "Europe autoritaire, pour avoir été trop longtemps une Europe libertaire". Là encore, Friedländer veille à nuancer les positions lorsque celles-ci évoluent. Ce n’est bien sûr pas le cas pour Céline ou Drieu la Rochelle mais l’historien mentionne que Mounier, par exemple, en vient à critiquer Le Juif Süss lorsque ce film, grossièrement antisémite, rencontre un grand succès en France .
Se basant sur des rapports préfectoraux, des journaux intimes et des comptes-rendus des services d’écoute téléphonique, Friedländer montre aisément combien le statut des Juifs, promulgué le 3 octobre 1940, fut très bien accueilli dans la population . Il décrit Paris comme une "pépinière de collaboration intellectuelle et artistique" , le Collège de France décidant par exemple de priver d’enseignement les professeurs juifs avant même la promulgation de ce statut infamant (on retrouve ici le principe de "mise au pas volontaire", Selbstgleichschaltung, qui avait marqué la montée du nazisme en Allemagne).
L’approche comparative se révèle passionnante lorsque l’historien alterne sur une même période les récits concernant différents pays. Il relate ainsi que, contrairement à ce qui s’est passé en France, les Néerlandais ont organisé en février 1941, avec le soutien du parti communiste, une grande grève de soutien aux ouvriers juifs persécutés . Sobrement, Friedländer note : "Que rien de tout cela ne se soit produit en France est historiquement déroutant." . En France, aucune réelle opposition ne mentionne le sort des Juifs. Parmi les tracts concernant la situation en France, rédigés en soutien au Général de Gaulle pour la manifestation clandestine prévue le 11 novembre 1940, pas un mot ne concernait le sort des Juifs. C’est cependant le sort réservé aux jeunes enfants au moment des grandes rafles qui va donner naissance, selon Friedländer, à quelques timides protestations. Juste après la rafle du Vel d’Hiv (16-17 juillet 1942), la réunion des cardinaux et archevêques ne donnera lieu à aucune critique mais le cardinal Suhard décide tout de même, le 22 juillet 1942, de rédiger une première lettre officielle de protestation .
Dans les zones occupées à l’est, les exactions nazies sont très largement soutenues par les populations locales et une partie du livre illustre le rôle de ces populations dans ce qu’on appelle la Shoah par balles .
Dans tous les pays sous domination nazie, le point commun est bien la docilité des autorités politiques et la complicité massive de la population. Au fond, comme le rappelle Tony Judt, suivant en cela la position de Friedländer, "il n’y eut que deux groupes pour qui la seconde Seconde Guerre mondiale fut avant tout un projet visant à détruirte les Juifs : les nazis et les Juifs eux-mêmes. Pour tous les autres pratiquement, la guerre eut des sens tout à fait différents : tous avaient leurs propres ennuis" .
5 – Même si l’auteur n’en fait pas un thème explicite, un point particulièrement intéressant est celui de la modernité de l’entreprise nazie, telle qu’elle transparaît tout au long de l’ouvrage, au détour de quelques descriptions et citations. L’utilisation optimale d’une pensée rationaliste constitue d’ailleurs un des signes particuliers des génocides entrepris par les nazis contre les Juifs et les Roms. Edward Koenekamp, responsable de l’Auslandsinstitut de Stuttgart écrit au sujet des Juifs, dans une lettre adressée à un ami : "L’extermination de ces sous-hommes serait dans l’intérêt du monde entier mais leur extermination pose des problèmes incroyablement ardus. Un abattage par balle ne peut convenir et on ne peut abattre simplement les femmes et les enfants. (...) On n’a pas encore trouvé de solution efficace à ce problème complexe." .
La logistique est ainsi abordée mais aussi la lutte contre le stress. Le 12 décembre 1941, le Reichsführer-SS Heinrich Himmler explique qu’il convient dans les zones orientales, le soir, de veiller ainsi au moral des troupes après les tueries : "On doit s’attabler ensemble et manger dans la meilleure tradition domestique allemande ; par ailleurs ces soirées doivent être consacrées à la musique, à des conférences et à l’initiation de nos hommes aux beaux domaines de la vie spirituelle et émotionnelle allemande." .
Ce mode de pensée n’est pas sans rappeler le parallèle audacieux qui est fait par le réalisateur Nicolas Klotz et la scénariste Elisabeth Perceval dans le film La question humaine (2007). À bien des égards, la logique économique qui caractérise aujourd’hui la modernité de l’entreprise capitaliste fait écho à ces premières innovations introduites par les nazis dans la gestion de la "question juive". Friedländer note ainsi, au sujet du premier convoi de déportés slovaques vers Auschwitz, le 26 mars 1942 : "Dès lors que les mesures d’aryanisation avaient dépouillé la plupart des Juifs de leurs biens, se débarrasser de cette population appauvrie était d’une parfait logique économique." 
Incontestablement, ce livre fait date et marque l’accomplissement d’une brillante carrière pour Saul Friedländer. À une époque menacée par la concurrence des victimes (notamment à cause d’une intempestive incursion du chef de l’État dans les affaires scolaires), ce livre parvient à dégager, à travers la description de l’extermination systématique dont les Juifs ont été victimes, son aspect universel. Il montre aussi combien il est dangereux de sacraliser cette extermination et que, au contraire, le fait que ce génocide soit si amplement étudié doit permettre à chacun d’ouvrir les yeux sur d’autres drames, passés ou contemporains, d’autres silences, d’autres complicités, régies selon le même mode. Dans la lignée du livre d’Esther Benbassa , le livre de Friedländer invite également à reconsidérer la place des études sur le génocide juif dans l’identité juive contemporaine. Avec cet essai d’histoire "totale", l’identité juive peut se recomposer, se déployer, s’ouvrir et se prolonger dans d’autres dimensions.
Jérôme SEGAL/Juin 2008
Site: http://jerome-segal.de/
Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.
mardi 30 mars 2010
LIVRE:AFGHANISTAN AU COEUR DU CHAOS PAR ARIANE QUENTIER

"AFGHANISTAN,XXIème siècle:"
On peut difficilement imaginer un rapport mieux documenté que celui-ci, sur la situation insurrectionnelle qui couve en Afghanistan et au Pakistan et que la force militaire contient, mais ne règle pas. On peut aussi difficilement imaginer réquisitoire plus incisif sur l'action foisonnante, presque échevelée et en tout cas inefficace, voire contre-productive, menée par l'Occident et au premier chef les USA, en mal de stratégie.(Cartes des groupes éthniques et militaires en Afghanistan en fin d'article)
Un mot sur l'auteur:
Ancienne journaliste, Ariane Quentier (à droite) a travaillé à l'Otan puis à l'ONU, en Afghanistan, où elle a partagé le quotidien des soldats
Ariane Quentier connaît l’Afghanistan de fond en comble. Elle y a vécu pendant plusieurs années et sous plusieurs casquettes. Journaliste, elle a aussi travaillé pour l’OTAN et l’ONU avant d’être nommée comme conseillère technique au sein du Ministère afghan de la défense puis de l’intérieur. Elle a sillonné le sud et ses champs de pavot aux côtés des GI’S, rencontré Hamit Karzai et le mollah Omar, discuté avec des chefs de guerre et passé de longs moments auprès de familles afghanes.
Son champ d’action c’est la Sécurité et ce mot, là-bas, résonne de façon macabre.
Aujourd’hui de retour en France, Ariane Quentier, qui fut la correspondante de la Radio Suisse Romande à Sarajevo, publie un livre, L’Afghanistan au cœur du chaos et termine le montage de deux documentaires sur un pays aux mains de toutes les violences.
Lire également son entretien sur ce site à :
http://portier.canalblog.com/archives/2010/03/29/17399509.html

LE LIVRE:"Au coeur du chaos "
Afghanistan et Pakistan
Il faut avant tout noter que ce n'est pas l'Afghanistan seul qui est en cause. Il est pauvre, peu peuplé et sans ressource. C'est le Pakistan voisin qui fait peur, car il est plus riche et dispose de l'arme nucléaire. Ce Pakistan qui, par crainte de l'Inde et de ses alliés a joué avec le feu du fondamentalisme musulman et qui, aujourd'hui, risque sa déstabilisation et son éclatement.
Il me semble d'ailleurs, mais je n'ai noté cette réflexion nulle part, ce qui m'inquiète, que la présence occidentale, assez puissante pour contenir les extrémistes, les repousse hors du territoire Afghan, vers le Pakistan et ses zones tribales (Waziristan). Ne pouvant pas intervenir sérieusement au Pakistan, elle est donc, indirectement, un facteur de désintégration de ce pays, ce qui est le contraire du but recherché.
Le chaos occidental
En ce qui concerne l'action elle-même, en Afghanistan, le livre montre bien comment s'est construit l'échec actuel, l'absence d'état afghan, sur lequel prendre appui, étant le pire handicap. Hamid Karzaï y apparaît d'ailleurs comme la planche pourrie, pour ne pas dire plus.
Plus grave encore et plus lourd de conséquences, aura été l'incroyable dispersion de moyens lâchés sans stratégie d'ensemble et, souvent même, en conflits ouverts entre eux : Coalition sous contrôle US, ISA (émanation de l'ONU), ANBP,ARG, CSTC-A, OMLT, PRT, UNAMA, UNODC, ONG jalouses de leur indépendance, etc. Qui pourrait donner à cette cohorte un semblant d'unité ? Qui peut éviter que les bavures des uns (la Coalition, surtout) ne rejaillissent sur les autres ? Le chaos n'est sans doute par là où l'Occident croit qu'il est.
L'Afghanistan démocratique ? Une illusion révelatrice
Quant au pays lui-même (on est allé y jouer aux élections avec le succès que l'on sait !), le livre montre ben sa structure dite "tribale", qui ressemble fort à une situation féodale enrichie par l'ouverture sur le monde et ainsi transformée en une structure mafieuse, qui n'a aucun intérêt réel à évoluer.
A ce sujet, d'ailleurs le chapitre sur la situation de la culture de la drogue est instructif. Elle est le pétrole dont les ressources entretiennent ces régimes. Comme pour le pétrole, la solution est simple = commençons par réduire notre consommation. Il est toujours trop facile d'accuser les producteurs : sans notre consommation, ils n'existeraient pas.
Un travail riche, mais inabouti
AQ a vécu cela de l'intérieur, a rencontré les acteurs a formé son expérience et son jugement sur des réalités et non des rapports, ce qui fait la grande valeur de son témoignage. Son tableau est sombre, sans qu'émerge une quelconque issue, autre que tenir encore.
Ce livre est important, éclairant, d'une richesse d'information considérable. Il est hélas inabouti, car il n'apporte pas vraiment une réflexion sur l'avenir de l'"AFPAK" (Afghanistan-Pakistan), dont chacun sait que la maîtrise est essentielle à la la paix du monde. Il montre en revanche, avec lucidité, l'incroyable vide de la pensée stratégique US, à l'oeuvre dans cette zone.
Denoël Impacts (2009) - 360 pages
PODCAST:http://www.rsr.ch/espace-2/les-emissions
RESUME DE L'ENTRETIEN AVEC RSR:
Hamid Karzai est le président d'Afghanistan depuis 2001.
Corruption, drogue et absence de gouvernance résument la situation.
Ariane Quentier tente de comprendre pourquoi le pays en est arrivé là.
Hamit Karzai, une nouvelle fois, a prêté serment, reconduit dans ses fonctions présidentielles malgré un scrutin entaché de fraude massive. Une fraude dont Ariane Quentier, caméra au poing, a été le témoin.
Pourtant, tout avait bien si bien commencé. Les élections de 2004 concrétisaient l’espoir de tout un peuple qui votait ainsi pour la paix, la sécurité et l’éducation.
Un quinquennat plus tard, la situation est dramatique. Les seigneurs de guerre font la loi, les talibans ne sont pas loin de Kaboul et le prouvent par des attentats meurtriers, la corruption est générale et le trafic de drogue propulse l’Afghanistan au rang du plus grand « exportateur » d’opium au monde.
Un grand entretien d'Anik Schuin
CARTES MILITAIRE ET ETHNIQUE DE L'AFGHANISTAN FIN 2009













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